
Lors du Conseil d'arrondissement de Décembre 2014, Jean-Pierre
Plonquet (mélomane averti et candidat UDI aux municipales dans le 4e en
mars 2014) avait demandé qu'une plaque soit apposée sur l'Île
Saint-Louis à l'endroit où le grand compositeur français Henri Dutilleux
(1916-2013) a vécu une grande partie de sa vie.
Après avoir oublié de répondre à cette question en janvier, les élus
de la majorité municipale ont expliqué lors du Conseil d'arrondissement
du 2 mars 2015 que la pose de cette plaque n'était "pas possible pour le
moment". Christophe Girard a donné la parole à la Conseillère de Paris
PS du 4e, KarenTaieb, qui a expliqué que Henri Dutilleux était soupçonné
de faits de Collaboration. On lui reproche d'avoir composé la musique
d'un film collaborationniste "Forces sur le stade" (1941).
M.Girard a ajouté des paroles accablantes en précisant qu'on ne pouvait
poser des plaques en l'honneur des Juifs exterminés et dans le même
temps rendre hommage à d'autres personnes qui peuvent être considérées
comme un mauvais exemple. Il a fini en soulignant qu'il ne fallait pas
que la moindre confusion soit possible dans l'esprit des enfants
d'aujourd'hui.
La période de l'Occupation est une époque, sur laquelle à mon avis,
il est nécessaire d'être pour le moins prudent concernant le jugement
que l'on peut avoir sur tel ou ou tel parcours..En effet, dans les
heures sombres, chacun peut avoir eu avoir à faire des compromis, voire
des compromissions. Certains grands personnages couverts d'honneurs par
la suite se sont même laissés aller à recevoir la francisque des mains
mêmes du Maréchal Pétain.
En ce qui concerne Henri Dutilleux, ce procès en Collaboration contre
un des plus grands compositeurs français du XXe siècle relève purement
et simplement de l'ODIEUX :
Pendant l'Occupation Henri Dutilleux a certes participé à des
représentations à Paris devant la Wehrmacht (il était directeur du
choeur de l'Opéra de Paris) mais il a toujours refusé de jouer pour la
radio collaborationniste Radio Paris ce qui bien sûr ne manquait pas de
courage (Comme cela est expliqué par un ouvrage universitaire récent
très complet de de Chiara Lepora et Robert E Godin "On compromise and Complicity", Oxford University Press, 2013, page 126)
De plus, Henri Dutilleux a rencontré son épouse Geneviève Joy en participant a un réseau de Résistance : Le Front National des Musiciens (comme cela est expliqué sur le site Holocaustmusic.org).
Henri Dutilleux a rejoint ce groupe dès 1942 (une époque où être
résistant n'était pas encore si répandu que cela) C'est dans ce
contexte qu'il a mis en musique le poème, "La Geole" écrit par Jean Cassou. Voir l'article du Monde Culture du 26 mai 2011 dont je reproduit ci-dessous un extrait :
"Jean Cassou, l'auteur du poème Eloignez-vous,
est un symbole artistique de la Résistance. Incarcéré de 1941 à 1943 à
Toulouse, il a interdiction d'écrire et n'a, comme le stigmatisera
Aragon, "que la nuit pour encre, et le souvenir pour papier". Cassou
parvient toutefois à concevoir et à mémoriser trente-trois sonnets que Les Editions de Minuit
font paraître dans la clandestinité, en juin 1944 (en donnant à
l'auteur le pseudonyme de Jean Noir). Henri Dutilleux en prend
connaissance par le biais du Front national des musiciens, organe de
résistance, qu'il rejoint en 1942. Il met aussitôt un des poèmes en
musique sous le titre de La Geôle, qu'il dédie à son frère
retenu en Allemagne dans un camp de prisonniers. Le baryton Gérard
Souzay en assure la création le 9 novembre 1944 en compagnie de
l'Orchestre national, dirigé par Manuel Rosenthal".
Un éventuel soupçon d'antisémitisme de la part de Henri Dutilleux
semble pour le moins étonnant. En effet, alors que les Musiciens et les
compositeurs Juifs étaient proscrits dans la France occupée, il a pris
le risque de participer à un réseau clandestin qui organisait des
concerts de compositeurs Juifs. : "Others
worked to preserve Jewish music through a network of clandestine
underground concerts. Concerts dedicated to the works of Darius Milhaud
took place in occupied France and in Provence, hosted by Henri Dutilleux
and Manuel Rosenthal, the Prince and Princess de Polignac, and the
Comtesse Pastré, among others". (voir la page suivante)
S'il avait été un collaborationniste avéré, il est étonnant qu'Henri
Dutilleux ait été choisi, en 1944 au moment de la Libération, comme
Chef de chœur de la Maison de la Radio (voir article du Monde du 22 mai 2013).
L'épuration n'a pas pour réputation d'avoir donné dans la demi-mesure
pour tous ceux qui ont été soupçonnés d'être des "collabos".
Je trouve vraiment affligeant ce qui a été dit avec une telle
légèreté dans l'enceinte publique qu'est un Conseil d'Arrondissement. Il
est tellement facile de cracher sur la Mémoire de ceux qui ont vécu il y
a plus de 70 ans pendant l'Occupation et qui ne peuvent plus se
défendre aujourd'hui. En ce qui concerne Henri Dutilleux, la cible est
pour le moins fort mal choisie.
Cet opprobre jeté sur Henri Dutilleux est d'autant plus surprenant
qu'en décembre 2013 Christophe Girard avait présidé, en tant que maire,
une soirée organisée à l'initiative de Jean-Pierre Plonquet dans la
salle des fêtes de la mairie du 4e arrondissement pour célébrer la
mémoire du compositeur disparu quelques mois plus tôt (voir mon article du 22 décembre 2013).
En présence de sa famille et de ses proches, il avait tenu des propos
très élogieux le concernant. Le maire du 4e arrondissement est encore
une fois surpris à tenir des discours différents au gré du temps.
[Addendum du 6 avril 2015 : Lire l'article paru le 6 avril 2015 : MDXLV : L'Honneur de Henri Dutilleux lavé de la suspicion]