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samedi 4 avril 2026

MMDCCCXCII : Les rues de Paris Centre : la rue du Croissant, une rue apparue il y a un peu plus de 400 ans

  

La rue du Croissant est située dans le 2e arrondissement entre la rue du Sentier, à l'est, et la rue Montmarte, à l'ouest. Elle est un peu la jumelle de la rue Saint-Joseph, qui lui est parallèle, au sud, et à laquelle j'ai consacré un article (voir article du 22 septembre 2022). 

La rue du Croissant date du début du XVIIe siècle. Elle a pris ce nom en 1612 en raison d'une enseigne qui se trouvait dans cette rue. Depuis, elle n'a pas changé de nom et sa longueur, 177m, est restée la même.

La partie ouest de la rue en regardant en direction de l'ouest

 Seule sa largeur a changé avec le temps. La partie ouest est beaucoup plus large. Au contraire, dans la partie est, la distance entre les côté pair et impair est beaucoup plus faible :

La partie est de la rue en regardant en direction de l'est.
Un arrêté du 28 Brumaire an VI (18 novembre 1797) avait porté la largeur de la voie à 6m pour les nouvelles construction. Elle avait été encore augmenté à 10m, par une ordonnance royale, du 10 mai 1826. Cependant, dans la partie Est de la rue, tous les immeubles datent d'avant le XIXe siècle, ce qui explique l'étroitesse de la rue :

Il est intéressant de remontrer le temps, pour se rendre compte qu'il y a 500 ans, cette rue était située dans la campagne de Paris.

Voici pour s'en rendre compte, le plan Turgot des années 1730, qui permet de bien localiser la rue :

Voici la même rue dans les années 1650, sur le plan Gombroust :

Mais, moins de 40 ans plus tôt, sur le plan Mérian, de 1615, on voit que la rue - qui venait d'apparaître - était située entre la porte Montmartre de l'enceinte de Charles V (XIVe siècle) et la porte du même nom de l'enceinte bastionnée de Henri II (XVIe siècle). On voit sur ce plan, comme je l'ai déjà évoqué qu'à l'époque, rue Montmartre, la rue du Croissant se prolongeait à l'ouest par un petit pont qui permettait de franchir un cours d'eau :

Voici un agrandissement qui montre que la rue du Croissant comportait encore de nombreux espaces qui n'étaient pas construits :

Enfin, si on regarde l'emplacement de la rue sur un plan dit de Bâle, du milieu du XVIe siècle, on voit que la rue, située entre les deux portes Montmartre des enceintes déjà évoquées, était en pleine campagne :

J'ai déjà consacré de nombreux articles à propos des rues de ce quartier, à l'époque où elles n'étaient pas encore loties :

- la rue de Cléry (article du 10 mai 2023)

- la rue des Jeuneurs (article du 5 avril 2024)

- la rue Saint-Joseph (article du 22 septembre 2022)

- la rue du Sentier (article du 16 novembre 2025)


 

 

dimanche 2 novembre 2025

MMDCCCXLIV : 26, rue des Francs-Bourgeois (2e épisode) : Un superbe vestige d'une résidence de la fin du XVIe siècle, l'hôtel de Sandreville ou... de Saudreville ?

 

J'ai consacré un 1er article à propos du 26, rue des Francs-Bourgeois (Paris 3e) pour évoquer Madame Cornuel. Cependant, je voudrais revenir dans celui-ci sur un autre problème qui attiré mon attention à propos de cet hôtel particulier.

Sur le panneau informatif situé devant le 26, on peut lire :"  Hôtel de Sandreville. Sous cette appellation, il convient de distinguer deux hôtels d'époques fort différentes. Le premier a été bâti, vers 1586, en fond de cour pour Claude Mortier, sieur de Soisy, notaire et secrétaire du roi. La façade sur jardin, restaurée, est la plus belle, et donne un bon exemple de l'architecture privée à Paris à la fin du XVIe siècle. Le nom de Sandreville vient d'un éphémère propriétaire au temps de Louis XIII". Je me  suis demandé qui était ce mystérieux propriétaire éphémère appelé Sandreville qui avait donné son nom à cet hôtel particulier.

Cela m'a conduit à me replonger dans l'histoire de cette demeure. Elle a fait l'objet d'articles d'un des meilleurs historiens de Paris, Jean-Pierre Babelon (1931-2024). Voici ce qu'il écrivit dans un article intitulé "Histoire de l'architecture au XVIIe siècle", page 684 du volume de 1975, de l'Annuaire de l'école pratique des hautes études :

On apprend ainsi que le 26, rue des Francs Bourgeois ne représente qu'une petite partie de l'Hôtel construit initialement pour Claude Mortier.

Cela explique la rupture qui semble assez brutale de la façade à l'intérieur de la cour :

et le mur aveugle en trompe l’œil que l'on voit dans la partie Est de la cour :

Un document très éclairant est conservé par les Archives de la Ville de Paris. Le partage opéré en 1604 entre deux sœurs du Mortier, la partie Ouest, l'actuel 26, revenant à Marie du Mortier :

  

La façade que l'on peut voir à gauche en rentrant dans la cour date de cette époque :

C'est celle que j'ai entourée en jaune sur le plan ci-dessous :

Jean-Pierre Babelon dans un autre article, "Trois hôtels du Marais, à Paris datant du règne de Henri III" ,dans le Bulletin monumental de l'année 1977, a décrit de manière détaillée à quoi devait ressembler la superbe demeure de Claude Mortier avant le partage de 1604 :

Voici les passages que j'ai soulignés dans le texte "c'est par l'imagination qu'il faut restituer le vaste volume de cette cour, dont le bâtiment sur rue et les ailes étaient décorés d'arcades à la mouluration subtile : l'archivolte à bandeau et réglet chargée de voussoires passants en bossages, qui donnent lieu d'une arcade à l'autre, à de curieuses imbrications en défoncé. [...] Cette grande demeure, d'une taille qui excédait celle de l'hôtel Carnavalet, n'avait pas échappé à l'admiration du public."

Les dimensions de l'hôtel construit par Claude Mortier étaient ainsi impressionnantes. Pour s'en rendre compte, j'ai entouré en jaune l'espace que cela représentait sur un plan Turgot des années 1730, donc bien plus tard, et après le démembrement de 1604 avec l'espace compris entre la rue des Francs-Bourgeois (au sud), la rue Barbette (au nord) et la rue des Trois-Pavillons, actuelle rue Elzévir (à l'Est) :


 Sur un plan du cadastre Vasserot du début du XIXe sicle, on peut avoir un aperçu de l'espace que représentait initialement cet hôtel. J'en entouré en rouge l'actuel 26, rue des Francs-Bourgeois et en vert ce qui devait correspondre initialement à la parcelle de Claude Mortier à la fin du XVIe siècle :


 L'important, pour en revenir au nom de cet hôtel particulier, est qu'initialement, il a été construit par Claude Mortier. Celui-ci est partout désigné comme notaire et secrétaire du roi (donc Henri III en 1585) et sieur de Soisy. Cependant, on trouve d'autres mentions de Claude Mortier, aussi, en tant que seigneur du Fresnes. On peut lire une page très intéressante sur le site de l'Association de l'Histoire cachée de Villeconin et de sa Vallée. On y apprend que Claude Mortier, seigneur du Fresnes a acheté 13 arpent de terres en 1584. 

Cela m'a conduit à me pencher sur une carte Cassini du XVIIIe siècle pour localiser Villeconin et le lieu dit "le Fresnes" ou le Fresne, ce qui conduit dans un espace compris entre Dourdan et Etampes à une cinquantaine de kilomètres au sud de Paris 

 
Dans cet espace on peut voir le toponyme Le Fresne, où aujourd'hui on peut voir les ruines d'un château, mais un peu plus au nord, on trouve un autre nom intéressant :
Il s'agit de Saudreville (et non pas Sandreville). Or, le site de l'association déjà mentionnée plus haut donne des informations passionnantes pour éclairer le nom de l'hôtel du 26, rue des Francs Bourgeois :


On y comprend que Marie Mortier, la fille de Claude Mortier, était avec son frère aîné Josias, héritière de la seigneurie du Fresnes. Elle était épouse de Pierre Le Berche., conseiller du roi et grand maître des eaux et forêts. Mais d'après ces informations, elle était déjà veuve en 1610 (donc peu de temps après le partage de l'hôtel de la rue des Francs Bourgeois) mais elle avait eu trois fils, Jacques, Alphonse et Claude Le Berche. Mais, en 1633, Jacques Le Berche est mentionné comme seigneur du Fresnes et de Saudreville. Il s'agit ainsi de la seigneurie située au nord du Fresnes. 


 

Tout laisse donc à penser qu'avant la vente en 1638 à Guillaume Cornuel (voir mon article précédent), la famille qui possédait l'Hôtel de la rue des Francs Bourgeois n'a pas changé depuis Claude Mortier. Il s'agit de ces petits-fils qui en plus de la seigneurie du Fresnes, ont aussi été seigneurs de Saudrevrille. Plusieurs sources mentionnent Alphonse, qui était donc un des trois frères. L'Hôtel de Sandrevrille devrait s'appeler l'hôtel de Saudreville. De plus contrairement à ce qu'affirme le panneau d'information ce n'est pas un "éphémère propriétaire" qui a donné son nom à l'Hôtel :


On peut noter qu'on trouve aujourd'hui, dans la commune de Villeconin, au lieu dit de Saudreville un superbe château (une propriété privée) qui date du milieu du XVIIe siècle. En voici une carte postale ancienne :
Le 26, rue des Francs-Bourgeois est appelé "Hôtel de Sandreville", mais on peut être certain qu'en fait il devrait s'appeler hôtel de Saudrevrille. Sauf qi quelqu'un réussit à me prouver le contraire...

lundi 1 septembre 2025

MMDCCCXXX : Les façades de Paris Centre : au 40, rue des Archives, une des plus vieilles maisons de Paris construite par le fils de Jacques Coeur

 

Au 40 rue des Archives (Paris 4e), on trouve une très belle façade à laquelle je n'avais pas consacré d'articles. J'ai cependant décider de creuser un peu la question car on peut lire et entendre de nombreuses approximations à son sujet.

Cette façade a la réputation d'être la plus ancienne demeure en briques de Paris et elle est improprement appelé "palais Jacques Coeur". Certains en font même un symbole de la déchéance que ce riche négociant du règne de Charles VII (roi de 1422 à 1461) a connu après être tombé en disgrâce  en 1451 et qui le conduisit à mourir sur l'île de Chios en 1456.

Cependant, en fait, cette demeure a été construite par un autre personnage de la famille Cœur : son fils, Geoffroy. Celui-ci a réussi dès 1457 a gagné le procès en réhabilitation de son père (un an seulement après sa mort) et a récupéré une grande partie de ses biens. Sous le règne de Louis XI (1461-1483), il a exercé une charge très importante, il était "échanson du roi", c'est-à-dire en quelque sorte son maître d'hôtel, chargé de veiller à la qualité de ses boissons. Une charge de très grande confiance car Louis XI craignait tout particulièrement d'être empoisonné. Geoffroy est  devenu ainsi un personnage très puissant. Il est mort à Paris le 11 octobre 1488. Il avait épousé en 1463 Isabeau Bureau, fille de Jean Bureau, seigneur de Montgas et Houssaye-en-Brie, qui avait été maître d'artillerie du roi Charles VII.  Leur fille, Marie, née en 1473, a épousé un personnage lui aussi très puissant : Eustache Luillier (né vers 1455 et mort le 15 novembre 1524). Ce magistrat a été prévôt des marchands de Paris de 1502 à 1504. 

La plaque apposée sur la façade du 40, rue des Archives indique donc fort justement que cette demeure appartenu à la petite-fille de Jacques Cœur (mais donc pas pour autant à Jacques Cœur lui-même) :


La famille Luillier était une famille de l’aristocratie parisienne du XVIe siècle. Elle a donné à Paris plusieurs autres prévôt des marchands : Jean Luillier (prévôt des marchands de 1530 à 1531) et Nicolas Luillier (prêvôt des marchands de 1576 à 1578). Le premier était donc aussi le fils de Marie Cœur, le second son petit-fils. La famille Luillier avait des armoiries qui comportaient trois coquilles Saint-Jacques, d'où - peut-être - la confusion avec Jacques Cœur (pour lequel les armoiries comportaient trois cœurs et trois coquilles).


J'ai voulu retrouver sur les plans anciens de Paris trace de cette demeure ancienne. L'aspect de la rue a énormément changé dans les années 1880 quand la rue des Archives a été percée. La rue dans laquelle se trouvait cette demeure, "la rue de l'homme armé" a été intégrée à la nouvelle rue ce qui a changé la physionomie des lieux :  très peu de façade anciennes ont été conservées, à l'exception justement de celle-ci. Pour se repérer le mieux est de partir du plan cadastral Vasserot du début du XIXe siècle et de comparer avec une vue actuelle :

Cela permet ainsi de se situer sur les plans, notamment le plus ancien, le plan dit de Bâle des années 1550 :

On peut observer la demeure avec un appareillage particulier signalé par des lignes verticales qui représentent (peut-être) les briques et avec un façade sans pignon contrairement à ses voisines :

Chose intéressante, à la date où cette carte a été faite, Marie Cœur, épouse Luillier, était encore vivante puisqu'elle est décédée le 1er août 1557.

Par contre le plan Turgot des années 1730, conduit a une certaine déception. La maison Coeur est difficilement reconnaissable alors que la plupart du temps les façades sont très scrupuleusement représentées :

La demeure a en effet connu de nombreuses transformations.

Elle ne comporte plus que trois fenêtres et demi à meneaux, un élément de décor caractéristique des XVe siècle et XVIe siècle :

La partie droite de la façade a été profondément remaniée au XVIIIe siècle.

Le décor en style rocaille est typique du début du règne de Louis XV, les années 1720/1740 :

  

Cette porte cochère n'apparaît pas sur le plan Turgot, il est donc probable qu'elle a été ajoutée peu après le moment où ce plan a été préparé (au début des années 1730)

De plus, la façade en briques, très certainement dès le XVIIe siècle, a été recouverte d'un enduit en plâtre. On peut le voir sur les photos prises par Eugène Atget au XIXe siècle :

On peut lire, au-dessus du portail qu'à cette époque, cet édifice était devenu une école communale pour jeune fille : 


 Le revêtement en plâtre a été retiré en 1971, lors d'une rénovation majeure de la façade. Aujourd'hui, le bâtiment est devenu une école maternelle :


 En 2021,  cette école a fusionné avec celle de la rue de Moussy. On pourrait appelé cette école Marie Coeur, petite-fille de Jacques Coeur, épouse, mère et grand-mère de trois des prévôts des marchands de Paris. 

dimanche 17 août 2025

MMDCCCXXVII : Les façades de Paris Centre : au 174, et au 176, rue Saint-Denis, deux maisons du XVIe siècle

 

Au 174, et au 176, rue Saint-Denis, on peut observer deux maisons du vieux Paris. On peut se douter de leur ancienneté car elles sont beaucoup plus basses que celles de la rue Saint-Denis, qui est elle-même une artère très ancienne de Paris. Ces deux maisons sont inscrites depuis 1994 à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques. Il y est précisé que ces maisons datent du XVIe siècle.

Il est intéressant de remarquer que ces maisons apparaissant très visiblement sur le plan Turgot des années 1730 et que leur aspect a peu changer depuis:


Voici un avant/après pour mieux se rendre compte :


 La maison de gauche, le 176, a conservé un pignon à auvent. Cela permettait de hisser les marchandises dans le grenier grâce à une poulie :

Ces maisons ont été construites au XVIe siècle. Elles existaient donc déjà depuis près de 200 ans quand le plan Turgot a été dessiné, et elles ont donc environ 500 ans.


 

dimanche 16 mars 2025

MMDCCLXXXV : Les copies de nymphes de Jean Goujon dans l'hôtel de Ville d'une ville d'Italie

 

Bologne, capitale de la région d’Émilie-Romagne, est une ville dont je recommande la visite. On y a ouvert la première Université d'Europe au XIe siècle. Au XVIe siècle, c'était la 2e ville la plus peuplée des États pontificaux. Elle a attirée de nombreux artistes français dont Jean de Boulogne qui a réalisé la fontaine de Neptune qui est devenue emblématique de cette cité touristique.

L"Hôtel de Ville est un immense édifice qui ressemble à un château fortifié. Voici une photo de sa façade arrière :

On monte à la salle du Conseil par un escalier qui a lui aussi des proportions imposantes :

Cependant, à ma grande surprise, en arrivant dans le vestibule de l'étage d'honneur, j'ai découvert un décor que je connais bien :


 Comme cela est indiqué dans le cartel situé en dessous, ces nymphes qui ornent la fontaine des Innocents ont été offertes par le Louvre en 1935 :

Ce don du Musée du Louvre s'explique par le fait que Jean Goujon en mort à Bologne en 1568.

Les cinq nymphes de la Fontaine des Innocents sont celles qui ornaient l'édifice avant son déplacement et sa transformation à la fin du XVIIIe siècle (voir mon article du 15 juillet 2022).