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dimanche 28 janvier 2024

MMDCLXXII : Sur les traces des Bains Chinois

  

J'ai publié en juillet 2023, un article à propos d'un tableau de Giuseppe Canella qui représentait la Halle aux Poissons (article du 7 juillet 2023). J'avais étudié cette peinture en détail pour montrer d'où il avait été peint.

Cependant, lors de la vente à Drouot, une 2e oeuvre de ce peintre était aussi présentée. Elle avait le même titre "Scène de la Vie parisienne". Or tout comme la première vue, il s'agit aussi d'un lieu qui représente Paris Centre mais cette fois dans le 2e arrondissement.

En effet, quand on observe ce tableau, on peut voir à l'arrière-plan un bâtiment qui était très célèbre dans la première moitié du XIXe siècle :

Or, au Musée Carnavalet dans la partie consacrée au XIXe siècle, on trouve une maquette de cette construction :


 

On y apprend que les Bains Chinois avait été construits en 1787. Ils étaient à la mode sous l'Empire et la Restauration. Ils sont commencé à décliner vers 1830. A cette époque les faux rocher décoratifs de la façade ont été remplacés par des boutiques. Finalement les Bains Chinois ont été détruits en 1853.

Ces deux gravures de 1787 (par Le Campion pour la gravure et Sergent-Marceau pour de dessin) montrent pour l'une la façade et pour l'autre la cour intérieure :

Voici une autre gravure qui semble dater de la fin du XVIIIe siècle : 

Ces bains chinois étaient tellement célèbres qu'ils font partie des monuments représentés sur les assiettes consacrées à Paris au début du XIXe siècle :

Le plan cadastral Vasserot du début du XIXe siècle donne une idée de la disposition des lieux :

On voit qu'atour de la cour en fer à cheval il y a avait ce qui ressemble à des cabines individuels :

Sur la gravure suivante on voit les boutiques qui avaient remplacé le décor de rochers de la façade sur le boulevard. On peut penser que les obélisques sont liés à une mode contemporaine de l'érection de celui de louxor sur la place de la Concorde (donc dans les années 1830) : 

La photographie suivante a prise en 1853 juste avant la destruction des Bains chinois :

En observant la partie droite de la façade on voit qu'il y avait des idéogrammes :

Pour localiser précisément, les Bains Chinois sur le boulevard des Italiens, on peut aussi observer de près cette gravure de 1846 :

On voit que les Bains Chinois étaient le pâté de maisons situés à droite de celui du pavillon de Hanovre (à l'emplacement de l'actuel Berlitz (voir article du 18 avril 2022) :

On peut ainsi observer l'emplacement auquel se trouvait les Bains chinois :

Au musée d'Orsay, on peut voir une maquette du quartier de l'Opéra en 1914. On peut voir l'emplacement des Bains Chinois près de 60 ans après leur disparition :


 En regardant de près cet angle du pâté de maison, on peut se demander si un partie de ce qui constituait les Bains Chinois n'as pas subsisté :

En effet si on observe l'immeuble situé juste après le long de la rue de La Michodière, on peut observer que la disposition des fenêtres mansardées est très semblable :


Or, j'ai déjà consacré un article à cet immeuble, sans faire à l'époque de liens avec les Bains Chinois, celui consacré au 20 rue de la Michodière (article du 20 décembre 2021). Je m'étais demandé à quoi correspondait le décor que l'on peut voir dans la cour de cet immeuble avec une statue antique que j'avais daté de la fin du XVIIIe siècle :

On peut penser qu'il s'agit en fait là d'un vestige des Bains chinois ou d'au moins une dépendance des Bains chinois.


jeudi 23 novembre 2023

MMDCXLV: Les passages de Paris Centre : le passage des Ménétriers, sur la piste d'une rue, d'une corporation, d'une chapelle et d'un bâtiment de l'Exposition universelle de 1900...

 

Voici un nouvel épisode de la série consacrée aux passages de Paris Centre : il concerne le passage des Ménétriers que l'on trouve dans le quartier de l'Horloge à l'Ouest de la rue Beaubourg, au Nord de la rue Rambuteau (donc côté 3e arrondissement).

L'entrée du passage par la rue Beaubourg

Ce passage porte ce nom depuis que dans le sillage de la création du Centre Pompidou, cette partie de Paris a été reconstruite à la fin des années 1970. Le nom a été choisi en 1979 et le passage a été ouvert à la circulation publique par un arrêté du 27 mars 1981. Il ne fait que 55m de long.

Le passage des Ménétriers vue en direction de l'Ouest depuis la rue Beaubourg
Le passage des Ménétriers en direction de l'Est

 Le nom de ce passage peut laisser perplexe car les "ménétriers" sont une profession qui n'évoque pas forcément grand chose à tout le monde. Cette enquête m'a conduit sur les traces d'une corporation et une église qui ont joué un rôle important dans ce quartier.

En effet, ce choix de nom pour ce passage en 1979 a permis de rappeler le nom d'un rue qui avait disparu depuis près de 130 ans : la rue des Ménétriers. Celle-ci était située entre la rue Beaubourg et la rue Saint-Martin.  On la voit sur ce plan cadastral Vasserot du début du XIXe siècle :

On voit qu'à l'Est on trouvait deux voies qui existent toujours l'impasse Bertaud et la rue Geoffroy l'Angevin.

Je l'ai représenté sur ce plan Picquet de 1810. On se rend compte qu'elle était située dans l'axe compris entre l'église Saint-Eustache et l'Hôtel de Rohan-Soubise, les Archives nationales, où a été percée en 1840 la rue Rambuteau :

La rue des Ménétriers portait ce nom car depuis le Moyen Âge, elle était le quartier des Jongleurs et chanteurs de rue, les ménéstrels qui à Paris portaient le nom de Ménétriers.

Cet article m'a permis de découvrir que tout près de là, on trouvait un peu plus au Nord, dans la rue Saint-Martin une chapelle appelée Saint-Julien-des-Ménétriers. On la voit par exemple sur le plan Turgot des années 1730 :

Voici un agrandissement pour mieux voir cette chapelle :

On peut aussi voir cette chapelle sur le plan de Bâle du milieu du XVIe siècle. On se rend compte en portant l'attention sur la rue Saint-Martin que la chapelle était située à peu près à mi chemin entre l'église Saint-Nicolas-des Champs au Nord et l'église Saint-Merri (appelée sur le plan saint Marri) au sud :

On lit sur ce plan qu'on y trouvait aussi un hôpital :

Cet hôpital et sa chapelle dataient du XIVe siècle. En effet, cela est lié à la création de la Corporation des Ménétriers qui a été étudiée par Pierre Pocard dans un article publiée dans la revue de l'école des Chartes. On y apprend que la corporation avait été fondée en 1321. Or, en septembre 1328, deux des membres de la corporation apercevant un paralytique tout près de la rue des Jongleurs (ou Ménétriers) décidèrent de fonder un hôpital devant le lieu où ils avaient vu ce malheureux. Cet hospice était doté d'une chapelle. C'est l'église que l'on voit sur le plan de Bâle et le plan Turgot. La première messe y fut célébrée le 24 septembre 1335.

Cette fondation dévôte devint le siège de la corporation des Ménétriers (une profession qui initialement n'était pas en odeur de sainteté dans l'Eglise). Avec le soutien de la monarchie elle étendit son influence sur toute la France et était chargée de faire régner la censure qui limitait la capacité à se moquer du pouvoir royal et de l'Eglise. Cela lui permit de s'enrichir car la Corporation touchait une partie des amendes que devaient verser les chanteurs de rue qui ne respectaient pas les règles édictées.

La corporation resta très puissante jusqu'au au XVIIe siècle. Son monopole fut remis en cause par la création de l'Académie de Musique par Jean-Baptiste Lully avec le soutien de  Louis XIV. Elle finit par complètement disparaître un siècle plus tard en 1773 par un arrêté du conseil royal qui supprimait la Corporation en faisant aussi disparaître la fonction de "Roy des Ménétriers", une curieuse appellation.

Quant à l'église de l'Hôpital, elle avait été prise en charge depuis le milieu du XVIIe siècle par les Pères de l'Eglise de la Doctrine Chrétienne ce qui conduisit à de nombreux contentieux avec la Corporation. L'église semble avoir délaissée dans les années 1770. Voici une gravure qui montre sa façade, rue Saint-Martin en 1779 :

 Les membres du clergé de l'église voisine Saint-Merri, privés en 1781 du droit d'ensevelir leurs paroissiens dans le Cimetière des Innocents, prétendirent en faire un lieu de sépultures. Ils défoncèrent les portes ce qui conduisit à un nouveau conflit entre les différentes congrégations qui prétendaient avoir le contrôle de l'église.

Pour finir en décembre 1789, l'église fut offerte la Nation par des commissaires qui se présentaient comme les continuateurs de la Corporation des Ménétriers qu s'adressèrent ainsi à l'Assemblée Constituante :

Ce discours est extrait d'un ouvrage paru en 1878 écrit par Antoine Vidal à propos de La chapelle Saint-Julien-des-Ménétriers et les ménestrels à Paris :


 On y trouve une très belle gravure qui montre un autre aperçu de l'aspect de la façade :

Ce qui est assez curieux c'est que pour l'Exposition universelle de 1900, en bord de Seine, tout près de la Tour Eiffel dans la partie consacrée au Vieux Paris, on trouvait une église modèle dont la façade était la copie de Saint-Julien-des-Ménétriers :

Cette reconstitution de "l'église Saint-Julien-des-Ménétriers" eut un grand succès. Des cartes postales furent imprimées pour en garder le souvenir :

Et même des maquettes en carton permettant de reconstituer cette église :

Voici le résultat que cela donnait :

Une maquette donc d'un bâtiment de l'exposition universelle de 1900, au pied de la Tour Eiffel, représentant une chapelle disparue en 1790 et qui avait été construite dans l'actuel 3e arrondissement dans la première moitié du XIVe siècle par la Corporation des Ménétriers, la profession chargée de chanter aux différents coins de rue de Paris,

jeudi 31 août 2023

MMDCXIX : rue de la Jussienne... sur les traces de Sainte-Marie-l'Egyptienne à travers Paris Centre

  

Cet article concerne une rue située au Nord des Halles, entre la rue Montmartre (au niveau du n°43)  et la rue Etienne Marcel (au niveau du n°40) : la rue Jusienne (Paris 2e). Elle ne fait que 63m de long pour 14m de large.

La rue de la Jusienne depuis la rue Montmartre en juillet 2021

La rue de la Jusienne depuis la rue Etienne Marcel en Juillet 2021

Je me suis demandé quelle était l'origine du nom de cette rue et j'ai consulté le Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris de 1844. J'y ai appris qu'il avait existé une chapelle appelée Sainte-Marie-l'Egyptienne à l'angle avec la rue Montmarte et qu'elle avait donné son nom à la rue :

En regardant le plan Turgot des années 1730 on peut en effet voir la rue de la Jusienne et la chapelle Sainte-Marie-l'Egytpienne :

Voici un agrandissement :

Cependant en regardant un plan plus ancien, le plan de Bâle des années 1550, on se rend compte qu'initialement, la chapelle était située de l''autre côté de la rue de la Jussienne (qui à l'époque s'appelait rue Sainte-Marie-l'Egyptienne) et qu'elle n'était pas à l'angle :


 

Le Dictionnaire explique que la chapelle que l'on voit sur le plan Turgot a été vendue en 1791 et détruite en 1792. On peut en effet encore la voir sur le plan Verniquet de 1791 :

Par contre, sur le plan cadastral du début du XIXe siècle, la chapelle a disparu elle a été remplacée par des immeubles d'habitation :

Le hasard a fait qu'au moment où je me suis décidé à écrire cet article, ces constructions sont en pleine restauration c'est pourquoi on peut y voir des échafaudages pendant cet été 2023 :

Un panneau permet ainsi d'apprendre que l'immeuble qui a été construit à l'emplacement de la chapelle appartient à la RIVP et qu'on y trouve des logements sociaux :

Cette chapelle m'a donné envie d'en savoir un peu plus sur cette "sainte Marie l’Égyptienne" dont j'avoue je n'avais jamais entendu parler.

Il semble que cette sainte ait été originaire d'Egypte ou de Palestine et qu'elle ait vécu au Ve siècle. Elle serait arrivée à Alexandrie à l'âge de douze ans et s'y serait adonné à la prostitution. Cependant à l'âge de 29 ans, elle aurait rencontré des pèlerins se rendant à Jérusalem et aurait pris le bateau avec eux pour s'y rendre tout en continuant son activité. Une fois arrivée à Jérusalem, une force l'aurait empêché dans la basilique de la Résurection. Elle demanda l'intercession de l'icône de la Vierge et elle put pénétrer dans le lieu sacré. Après cela, ayant emporté du pain, elle vécut dans le désert situé près du Jourdain pendant 47 ans. Elle mena ainsi une vue érémitique à l'écart du monde pour éviter de céder aux vices. Après ce long isolement, un autre anachorète, saint Zosime, vint lui donner la Communion. Elle lui demanda de revenir un an plus tard et quand il répondit à son voeu, il la trouva morte avec un message lui demandant de l'enterrer à cet endroit tournée vers Jérusalem. Le sol étant trop dur, saint Zosime demanda l'aide d'un lion.

Ce qui est intéressant c'est que la plupart des articles sur Internet qui évoquent sainte Marie Madeleine l'Egytienne sont accompagnés de représentations de la sainte qui se trouvent dans le centre de Paris.

La première se trouve dans la 1ère chapelle latérale du bas côté sud de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois (Paris 1er) : 

Voici la statue :

La sainte tient dans la main les pains qu'elle avait emporté dans le désert pour survivre. Un petit panneau explique que cette statue a été sculptée au XVe siècle :

Or en ressortant de l'église, je me suis rendu compte qu'une copie de la statue avait été installée -certainement au XIXe siècle- dans le narthex (le porche qui précède l'édifice)  :

On retrouve la sainte tenant dans ses mains des pains.

L'autre représentation célèbre de Sainte Marie l'Egyptienne se trouve dans le 4e arrondissement, dans l'église Saint-Merry. Dans une chapelle latérale, située sur la droite, on peut apercevoir (cela est compliqué en raison du mobilier entreposé à cet endroit) un tableau de Théodore Chassériau (1819-1856) :

Ne pouvant pas pénétrer dans la chapelle voici la photographie que j'ai réussi à prendre :

Dans la partie centrale, la sainte ait montrée au moment où elle demande l'intercession de l'icône de la Vierge :

Dans la partie supérieure, sainte Marie l'Egyptienne reçoit la Communion de Saint Sozime :

et dans la partie inférieure, le même saint procède à l'inhumation de la sainte :

Le lion qui a aidé saint Sozime a enterré sainte Marie l'Egyptienne est à l'arrière-plan sur la droite :

 Le département des Arts graphiques du Louvre possède un dessin préparatoire de cette peinture : 

On peut voir que Chassériau a modifié la scène centrale mais pas les niveaux inférieur et supérieur.

La sainte est souvent confondue avec Marie-Madeleine. Sur la Tour Saint-Jacques, la représentation de cette sainte (voir mon article du 7 novembre 2021) peut laisser penser par sa très longue chevelure qui évoque une pratique érémitique qu'il s'agit en fait de Sainte Marie l'Egyptenne :

Cela ferait alors trois représentations de sainte Marie l'Egyptienne, sans compter la chapelle disparue en 1792. La dévotion envers cette sainte dans le centre de Paris s'expliquer certainement par le fait que dans Paris, on trouvait de très nombreuses prostituées. De plus, la chapelle de la rue Jussienne était lieu de culte de la Corporation des Drapiers qui était une des plus puissantes de Paris (voir mon article du 4 novembre 2022).

L'Histoire de cette sainte a donné lieu au Moyen Âge à de nombreux écrits. Jacques Voragine lui a consacré un chapitre de la Légende dorée. 

L'Histoire de cette sainte a donné lieu au Moyen Âge à de nombreux écrits. Rutebeuf (1245-1285) lui a consacré un long poème avec des passages assez graveleux qu'il conclut ainsi: 

"Por moi, qui ai non Rustebuef,
Qui est dit de rude et de buef,
Qui ceste vie ai mise en rime,
Que iceste Dame saintisme
Prit celui cui ele est amie
Qu’il Rustebuef n’oublit mie
."

 Jacques de Voragine lui a consacré un chapitre de la Légende dorée. 

La fête de Sainte Marie l’Égyptienne est célébrée le 1er avril.