dimanche 4 décembre 2022

MMDVII : Une ancienne plaque de la rue des Mauvais Garçons... qui ne vient pas de l'actuelle rue des Mauvais Garçons

 

En visitant le musée Carnavalet, dans la première salle, on ne peut manquer de voir cette plaque de la "rue des Mauvais garçons". On ne peut pas non plus s'empêcher de penser qu'il s'agit d'un vestige de la rue qui porte ce nom dans le 4e arrondissement.En effet, la rue des Mauvais Garçons est aujourd'hui située entre la rue de la Verrerie et la rue de Rivoli à la hauteur de la caserne Napoléon, entre l'Hôtel de Ville et l'ancienne mairie du 4e :

Cette rue est très courte. Elle ne fait que 33m de long :

Le nom rend de cette rue est assez insolite. Ce qui m'a donné envie d'en savoir en peu plus.


 Un élément de la plaque présentée au musée Carnavalet m'a de plus interpelé. La présence du numéro 19 sous la plaque :

La rue des Mauvais garçons est aujourd'hui très courte. Cependant,  par le passé, cette rue était beaucoup plus longue. On s'en rend compte en regardant des plans anciens de Paris. On la voit sur le plan de Bâle des années 1550 :


et sur le plan Turgot des années 1730 :

Il en est de même sur le plan cadastral de Paris du début du XIXe siècle :

La rue a été considérablement amputée dans les années 1850. Toute la partie sud de la rue des Mauvais garçons a été détruite pour le percement de ce tronçon de la rue de Rivoli et pour édifier la caserne Napoléon :

De plus,le niveau de la rue de Rivoli a conduit au creusement d'une partie de ce quartier (qui était situé en partie sur la butte Saint-Gervais). Cela explique pourquoi dans une partie de la rue des Mauvais Garçons, il a fallu construire de petits escaliers pour compenser la différence de niveau :

La rue des Mauvais garçons était dont initialement beaucoup plus étendue vers le Sud. Pour trouver sa longueur initiale, j'ai cherché l'information dans le Dictionnaire Historique et Administratif des rues de Paris de 1844. Cela m'a permis d'apprendre que la rue mesurait initialement 99m de long (donc exactement 3 fois plus).

On y apprend que les premières maisons ont été construites pendant le règne de Louis le Jeune, c'est-à-dire, Louis VII (roi de 1137 à 1180), qu'elle s'appelait initialement rue Chartron, et que c'est pendant le règne de François Ier, pendant "sa captivité" qu'elle a pris son nom actuel. Cette captivité fait référence à la période pendant laquelle de janvier 1525 à février 1526, le roi de France a été retenu otage par Charles Quint après avoir été vaincu lors de la bataille de Pavie. On a du mal à voir le lien avec la détention de François Ier en Espagne, mais il semble d'après des récits postérieurs que cette rue ait été jusque dans la première moitié du XIXe siècle un vrai coupe-gorge.

Cependant, un élément a aussi retenu mon attention. Il était précisé dans ce dictionnaire que le nom de cette voie était "Rue des Mauvais Garçons Saint-Jean" (Saint-Jean du nom de l'église Saint-Jean-de-Grève située tout près de l'Hôtel de Ville jusqu'à la Révolution française et du cimetière Saint-Jean situé au niveau de l'actuelle place Baudoyer) .Or l'article placé juste avant, dans le dictionnaire de 1844 évoquait une AUTRE rue des Mauvais Garçons: la "rue des Mauvais Garçons Saint-Germain".

Celle-ci était située près de Saint-Germain-des-Près sur la rive gauche. Elle mesurait 110m de long et aurait porté son nom en raison des troubles organisés dans ce quartier par les garçons bouchers pendant le règne de Charles VI (1380-1422).  La rue apparaît aussi (comme l'autre rue des Mauvais Garçons comme évoqué plus haut) sur le plan Turgot des années 1730 :

en voici un agrandissement :

 Or quand on regarde la division de Paris en 20 quartiers en vigueur avant la Révolution française, on se rend compte que cette rue était située dans le Quartier du Luxembourg qui portait le numéro... 19 :

Cela explique donc le numéro 19 qui apparaît sur le nom de la plaque de la rue des Mauvais Garçons du musée Carnavalet. Il s'agit donc bien d'une des plaques de rues mises en place par le lieutenant général de police Hérault en 1729 (voir article du 23 novembre 2011). Celles-ci indiquaient le nom de la rue et en dessous le numéros du quartier.

 La rue des Mauvais-Garçons-Saint-Germain est devenue par une décision de 1846 la rue Grégoire-de-Tours.-C'est beaucoup moins insolite mais au moins cela évite la confusion avec la rue située dans le 4e arrondissement-. La plaque que l'on peut voir au musée Carnavalet provient donc de cette rue et pas de l'actuelle rue des Mauvais Garçons.

jeudi 1 décembre 2022

MMDVI : Le mystère du dôme fantôme de l'Hôtel Dieu

  

L'origine de cet article est dû au fait que l'an dernier, j'ai ouvert un très bel ouvrage. La géographie Universelle d’Élisée Reclus et en particulier le tome sur la France paru en 1877.

J'étais content de pouvoir consulter cet ouvrage qui est considéré comme une Bible par les géographes tant l'approche de le géographie était innovante dans son approche du lien entre les territoires et les populations. 

Cependant à la page 91, mon attention a été interpelée par la gravure qui représente le centre de Paris et en particulier l'île de la Cité. J'y trouvais quelque chose d'incongru. En effet, l'Hôtel Dieu était représenté avec un énorme dôme.

En effet, comme le rappelle cette photo de l'Hôtel Dieu prise il y a une dizaine d'années, on ne trouve pas trace de ce dôme :

Or, la gravure parue dans la Géographie Universelle d'Elisée Reclus mentionnait que la vue de l'île de la Cité était dû à un dessin fait d'après une photographie prise depusi le clocher de l'église Saint-Gervais-Saint-Protais :

Le nom du photographe était même précisé : M. Hautecoeur. J'avais donc gardé en tête ce dôme mystérieux surmontant l'Hôtel Dieu.J'avais cru trouver la confirmation de son existence sur un tableau de Stanislas Lépine peint en 1868 depuis le quai des Célestins. Un tableau auquel j'ai consacré un article le mois dernier :

J'avais cru reconnaître à l'horizon ce dôme disparu de l'Hôtel Dieu :

J'ai donc cherché d'autres représentations de ce dôme pour me convaincre qu'il avait existé et j'en ai trouvé plusieurs :

 Il était précisé sur celle-ci qu'elle montrait l'Hôtel Dieu en 1876 :

 
J'étais donc convaincu d'avoir trouver des preuves que ce dôme avait existé. Cependant après des échanges avec de grands amoureux du Patrimoine que sont Paris Bise Art et Benjamin Randow, j'ai été ramené à la réalité. Ce dôme ne semble jamais avoir existé et on ne possède que des dessins de ce dôme. Aucune photographie.
Or, en cherchant sur la toile, j'ai trouvé cette vue prise justement en 1868 (année où Stanislas Lépine avait fait sa peinture représentant à l'horizon un dôme). On y voit que l'Hôtel Dieu n'était tout simplement pas construit :
J'ai aussi trouvé cette vue qui montre les travaux vers l'année autour de 1867 :


Cela m'a conduit à me pencher sur le calendrier des travaux de l'Hôtel Dieu. Ceux-ci avaient été lancés pendant le règne de Napoléon III et à l'époque du préfet Haussmann... mais ils avaient pris beaucoup de retard. J'ai retrouvé les plans de l'Hôpital dus à Emile Jacques Gilbert (1793-1874). On y voit la chapelle dans l'axe de la cour :
J'ai été encore plus content de trouver un dessin représentant la façade de cette chapelle telle qu'elle était voulue par l'architecte :

Le dôme prévu était donc impressionnant et quasiment digne des Invalides ou du Panthéon.

Or j'ai aussi trouvé une photographie prise par Charles Malville en 1875 :

Quand on regarde de près au centre à l'arrière-plan, on voit que le dôme était en cours d'élévation :

J'ai recherché si je trouvais trace de l'inauguration de l'Hôtel Dieu pour voir si le dôme était mentionné, et j'ai découvert cet article paru dans le Petit Journal le 13 août 1877 :

Le journaliste Thomas Grimm raconte avec force détail l'inauguration de l'Hôtel-Dieu par le Président de la République, le maréchal Patrice de Mac Mahon la veille de la parution de l'article, donc le 12 août 1877. Or dans les dernières lignes, on peut lire un détail très intéressant :

La chapelle n'était donc pas finie en août 1877 quand l'Hôtel Dieu a été inauguré. Tout laisse penser que l'élévation de la coupole n'a jamais été achevée. En effet, Emile-Jacques Gilbert est décédé en 1874. L'architecte qui lui a succédé, Arthur-Stanislas Diet (1827-1890) a certainement décidé d'arrêter les frais pour un chantier qui avait duré en longueur.

Ces photographies que j'avais été prendre à l'Hôtel Dieu en 2007 montre que la chapelle se trouve bien la partie centrale de l'Hôtel Dieu au fond de la cour :

La façade possède un décor qui montre qu'elle avait bien été édifiée pour être une chapelle :

J'ai repris les projets d'Emile Jacques Gilbert pour voir à quoi aurait ressemblé la cour si le dôme qu'il avait dessiné avait été construit :

Côté Seine voici ce que cela aurait pu donné :

Pas sûr donc que ce dôme manque à la physionomie de l'île de la Cité (contrairement à la flèche de Notre-Dame qu'on sera content de retrouver).

mardi 29 novembre 2022

MMDV : Signez cette pétition pour la beauté de Paris et pour la préservation des arbres !

  

Lundi de la semaine dernière, en passant en soirée près de l'église Saint-Eustache, j'ai été ébloui par la beauté de ce paysage urbain. On peut y admirer au 1er plan une des grilles d'arbres qui sont revenues à cet endroit au printemps dernier (voir article du 21 avril 2022). Je suis un peu pour quelque chose dans ce retour mais c'est bien sûr le maire de Paris Centre, Ariel Weil qu'il faut remercier car c'est lui qui a décidé de réinstaller un décor urbain qui relève du bon sens.

Cependant, depuis, notamment sur les Champs Elysées, des grilles Davioud continuent  à être retirées. Je relaie donc la pétition lancée par @Baptiste75004 que voici. Lisez les arguments dans la suite de cet article et si vous êtes convaincu(e) voici le lien pour la signer.

"Pétition à destination de Madame la maire de Paris, Anne Hidalgo. 

Depuis plus de 160 ans, les grilles d’arbres dessinées par Gabriel Davioud font partie de l’identité de Paris, au même titre que les bancs Davioud, les colonnes Morris ou les édicules d’Hector Guimard. 

Objet à la fois esthétique, fonctionnel et durable, la grille d’arbre assure l'enrichissement du sol par la décomposition de la matière organique tout en protégeant les racines du tassement du sol et des autres agressions physiques. Elle assure également une perméabilité entre le sol et le sous-sol de manière à permettre l'échange en oxygène et en eau, indispensable à la bonne vitalité de l’arbre. Enfin, la grille d’arbre permet un encombrement minimal sur les trottoirs et est parfaitement adaptée au trafic piéton.

Les seuls inconvénients de cet objet génial - aujourd’hui adopté et continuant à être installé partout dans le monde - sont qu’il demande à être adapté dans le temps à la croissance de l’arbre et qu’il nécessite un entretien régulier (nettoyage des détritus non biodégradables s’accumulant sous les grilles).

Curieusement, la Ville de Paris supprime progressivement les grilles d’arbres historiques, plébiscitées par les Parisiens et les amoureux de Paris, pour les remplacer par différents types d’aménagements de pieds d’arbres : un revêtement type « résine composite » ou des cerclages en métal destinés à être remplis de terre (pour végétalisation).  

D’après les spécialistes, le revêtement de type résine, très inesthétique, est perméable quelques temps puis « finit par se compacter, se boucher et se dégrader. Il ne permet pas d'initier le cycle de l’humification/nitrification et il ne permet pas de constituer un sol sain et fertile. » Pour ces experts, ce revêtement « contribue à une mort progressive de l’arbre ».

Pourtant, ces dernières semaines, malgré toutes les alertes faites aux responsables, la pose de ce type de revêtement s’accélère à Paris : boulevard Haussmann, avenue de Suffren, place d’Italie… plus aucun quartier n’est épargné. 

Le second type d’aménagement (les cerclages en métal) avait fait son apparition sur certains pieds d’arbres isolés à Paris il y a quelques années. Il se répand aujourd’hui jusque sur les Champs-Élysées ! Les cerclages en métal sont non seulement inesthétiques, en rupture totale avec le patrimoine visuel parisien, mais ils sont aussi à l’évidence particulièrement dangereux en cas de chute. Enfin, comme la résine, ils sont d’après les experts, délétères pour les arbres car leur collet « ne doit jamais être couvert de terre ».  

Rappelons que dans son « Manifeste pour la beauté » publié en 2022, la Ville de Paris présentait la grille d’arbre comme la seule option pérenne pour les pieds d’arbres isolés. Cela paraît tout à fait logique dans le cadre d’une politique écologiste et soucieuse de la santé des arbres en ville, nos plus grands alliés face à la crise climatique. Force est de constater que la Mairie va à l'encontre de ses engagements écrits. 

Pour toutes les raisons décrites ci-dessus, nous demandons à la Ville de Paris de ne plus installer de revêtements de type « résine » au pied des arbres, ni de « cerclage métallique ». Nous demandons à la Ville de Paris de déposer tous les aménagements déjà installés, y compris sur les Champs-Élysées, en veillant à ne pas abîmer les arbres et leurs racines. Nous lui demandons également de réinstaller les grilles d'arbres historiques et d'en assurer le suivi et l’entretien dans les règles de l’art."


lundi 28 novembre 2022

MMDIV : Le génie de la Bastille, son double à l'échelle un demi et une autre oeuvre qui a peut-être permis de source d'inspiration ?

  

Le génie de la Bastille, en haut de la "colonne de juillet" est une oeuvre d'Auguste Dumont à laquelle j'ai consacré un des premiers articles parus sur ce blog (voir article du 30 mars 2008).

Cependant, cette statue inaugurée le 28 juillet 1840 pour le 10e anniversaire du début des "Trois glorieuses" est difficilement visible puisqu'elle est située à 50m de hauteur. Il était possible à une époque d'accéder à la plateforme située juste en dessous de la statue mais ce n'est malheureusement plus possible (voir article du 1er novembre 2019). 

Il faut donc des jumelles ou un appareil photographique avec un bon zoom pour voir la statue de plus près :

Cependant, on peut dans Paris Centre avoir un autre aperçu de l'aspect de cette statue en se rendant au Musée du Louvre dans le département des sculptures françaises du XIXe siècle. 

En effet, le musée possède une très belle version originale de la statue en demi-taille de l'oeuvre d'Auguste Dumont et qui avait été réalisée pour montrer son projet :

L'intérêt de cette copie est que l'on peut vraiment s'en approcher :

Une comparaison avec la réalisation finale montre que la copie à l'échelle est très très proche du rendu final :

La version du Louvre permet d'admirer la statue sous différents angles :


Comme je l'avais déjà signalé cette allégorie de la Liberté est représenté par un ange aux attributs virils très apparents :

Comme la statue de la Liberté sculptée par Bartholdi près de 40 ans plus tard, la Liberté brandit une torche dans la main droite. Par contre, dans la main gauche elle brandit des chaines brisées symboles de son affranchissement :

Enfin détail intéressant, le socle permet d'avoir la date précise de cette version initiale de la statue. Elle date de 1833 :

Cet article m'a donné envie d'aller refaire des photos avec un zoom du Génie de la Bastille sur son emplacement final. Voici donc trois vues qui complètent celles que j'avais fait paraître en 2008 :

En continuant de préparer cet article, une autre statue que l'on peut voir au Louvre a retenu mon attention : une statue du XVIe siècle qui vu de dos ressemble énormément au génie de la Bastille :

Cette sculpture est une oeuvre de Paul Ier Biard (1559-1609) décorait le tombeau du duc d'Epernon, Jean-Louis de Nogaret (1554-1642) et de sa femme dans l'église Saint-Blaise de Cadillac en Gironde. 

 Ce duc d'Epernon a joué un rôle important dans la 2e moitié du XVIe siècle. Il est considéré comme un des deux "mignons" du roi Henri III. 

 Il a aussi été proche de son successeur : il était dans le carrosse d'Henri IV quand celui-ci a été assassiné par Ravaillac le 14 mai 1610. Il a même un temps été soupçonné d'être un des organisateurs du régicide.

Le monument funéraire a été édifié plus de 40 ans avant la mort du duc à l'âge de 87 ans. Cela s'explique car son épouse avec laquelle il a été inhumé, Marguerite de Foix Candale (née en 1567) était décédée en 1593. Ce mausolée a été démantelé pendant la Révolution française. La statue de la renommée a d'abord décoré le palais de la Préfecture de Bordeaux avant d'entrer au Louvre... en 1834 juste un an après la présentation par Dumont de son génie de la Bastille. Il y a cependant une différence importante puisque la statue de Biard représente la Renommée sous la forme d'un ange de sexe féminin :

La juxtaposition entre les deux statues vues de dos (qui sont l'une dans le département des sculptures françaises du XVIe siècle, l'autre dans celles du XIXe siècle) est cependant assez saisissante :

Un artcle qui donnera à certains l'envie de traverser Paris Centre pour aller de la place de la Bastille au musée du Louvre.