J'ai publié le 10 mars dernier un article pour évoquer le 3,rue Castex et le destin tragique de Richard Frenkel , lors de la rafle du Vel d'Hiv. Il m'avait été inspiré par lecture du livre de Laurent Joly, La Rafle du Vel d'hiv, (Editions Champs Histoire, 2023). C'est aussi cet ouvrage qui m'a donné envie d'évoquer le 35, rue des Rosiers (Paris 4e) et une femme du nom d'Ita Zitenfeld. Aux, pages 109/110, Laurent Joly permet de comprendre en quoi cette personne a eu un destin tragique. Il s'agit en effet de la première personne qui est décédée en raison de la rafle du d'hiv.
Les équipes de policiers avaient commencé, le 16 juillet 1942 au matin, à frapper aux portes vers 4h du matin pour arrêter les personnes juives dont les fiches leur avaient été communiquées "Rue des Rosiers, dans le 4e arrondissement, un premier drame survient. Au numéro 35, dans une petite chambre du 4e étage, vers 5 ou 6 heures, une femme a absorbé de l'esprit de sel (acide chlorhydrique). Des voisins entendent des râles. Ils enfoncent la porte.appellent les secours et disparaissent. Peu après 7h15, le gardien de la paix Maurice Masson est sur place".
La personne qui a décidé de mettre fin à ses jours s'appelle Ita Zitenfeld. Elle est transportée à l'Hôtel-Dieu et elle décède à 10h45. "C'est la première victime de la grande rafle".
Avec l'aide de @stefdesvosges, j'ai retrouvé l'acte de décès d'Ita Zitenfeld. Celui-ci est très incomplet :
On y lit "Ita Mala Zitenfeld, domiciliée 40 rue du Temple, née à ... sans renseignements, âgée de cinquante ans environ, sans profession, filles de père et mère dont les noms ne sont pas connus du déclarant. Epouse de ... POITEVIN sans autres renseignements." Cet acte de décès est donc très lacunaire, l'adresse donnée est fausse et on se rend compte à quel point la défunte était complètement isolée en ce jour tragique.Laurent Joly permet d'en savoir un peu plus. On apprend qu'Ita Zitenfeld, après la mort de son père, avait quitté la Pologne pour se rendre en Belgique en 1935. Deux ans plus tard, elle est venue à bord d'un camion à Paris et elle a été accueillie rue des Francs-Bourgeois chez une cousine mariée à un dénommé Herman Schronek qui était chapelier. Menacée d'expulsion, Ita Zitenfeld a suivi à Angers le couple qui s'est installé dans cette ville au printemps 1938. C'est alors qu'Ita Zitenfeld a épousé François Poitevin, dans le but d'obtenir la nationalité française. Le mariage a été célébré le 18 août 1938. J'ai retrouvé dans les Archives de l’État civil d'Angers l'acte de mariage :
On apprend sur cet acte qu'Ita Zitenfeld était née à Sieradz en Pologne le 15 décembre 1889. Sieradz est une ville située à 100 Km au Sud-Ouest de Varsovie - tout près, à l'époque, de la frontière allemande - .On y lit aussi qu'Ita Zitenfeld, avant de venir à Angers, habitait 10, rue des Francs Bourgeois (situé non pas dans le 4e arrondissement comme cela est écrit sur l'acte mais dans le 3e). On y voit aussi sa profession : "ouvrière en confection".
On peut aussi observer au bas de l'acte la seule trace que j'ai trouvée d'Ita Zitenfeld elle-même, sa signature :
Le mariage semble avoir été de pure complaisance. Ita Zitenfeld a assez rapidement abandonné son mari, le dénommé François Poitevin qui était couvreur et qui était âgé lui aussi de 48 ans. Laurent Joly cite une annonce qu'il a fait paraître dans le Petit Courrier du 2 septembre 1938 dans laquelle il précise qu'il ne répond pas des dettes que pourra contracter sa femme qui a quitté le domicile conjugal.
L'acte de mariage comporte aussi en marge une mention intéressante donnant la date à laquelle Ita Zitenfeld, devenue officiellement Mme Poitevin a été déchue de la nationalité française :
Cela m'a permis de retrouver dans le Journal Officiel du 17 octobre 1941 le décret par lequel Ita Zitenfeld a perdu la nationalité française :Ce qui est encore plus triste, c'est que, même si Ita Zitenfeld se sentait traquée, elle n'était pas dans les listes des personnes à arrêter le 16 juillet 1942. Prise de panique, elle a préféré se suicider pour échapper à un destin tragique qui pourtant ne la concernait pas (en tout cas cette journée là), alors que dans les maisons adjacentes, rue des Rosiers et rue Vieille-du-Temple, des familles entières étaient arrêtées par la police.
Le 35, rue des Rosiers n'a pas beaucoup changé d'aspect. C'est une façade ancienne avec trois étages sur rue. La chambre de bonne où elle vivait au 4e étage n'est pas visible de la rue :
La pore d'entrée située sur la droite est celle par laquelle passait Ita Zitenfeld et par laquelle elle est sortie, certainement déjà inconsciente, pour être transportée à l'Hôtel Dieu ce matin tragique du 16 juillet 1942 :Un peu par hasard, en préparant cet article, je me suis rendu compte qu'un écrivain venait de publier au début de l'année 2026 un ouvrage qui évoque le sort d'Ita Zintelfeld : L'esprit de sel, (collection du Canoë, 2026).
En une centaine de pages, l'auteur évoque de manière très onirique et très personnelle le destin d'Ita Zitenfeld à laquelle il s'est intéressé, lui aussi, après avoir lu le livre de Laurent Joly. Pages 91/92, il évoque le 35, rue des Rosiers et notamment le fait que, comme cela est exact, depuis le 4e étage, Ita Zitenfeld ne pouvait pas voir la rue.
Personnellement, ce qui m’interpelle avec Ita Zitenfeld c'est le fait qu'elle est née en 1889, la même année qu'un personnage qui, des années plus tard, a eu une influence directe sur son destin, Adolf Hitler. A sa naissance, la Pologne faisait partie de l'Empire russe. En août 1914, au moment de la déclaration de la Première Guerre mondiale, elle avait 24 ans. Elle vivait tout près de la frontière avec l'Empire allemand. Après la bataille de Varsovie, d'août à septembre 1915, la plus grande partie du territoire polonais a été occupé par l'Allemagne et donc elle a vécu sous occupation allemande. En novembre 1918, elle avait 28 ans quand la Pologne a proclamé son indépendance après l'armistice et la défaite de l'Allemagne. Ita Zitenfeld ne s'est jamais mariée. Elle a attendu 1935, donc quand elle avait 45 ans, pour quitter son pays et partir en Belgique avant d'arriver en France.
Contrairement à Richard Frenkel, auquel j'ai consacré l'article du 10 mars 2026, qui n'avait que deux ans en juillet 1942, elle avait donc un recul qui lui a certainement donné une grande lucidité sur ce qui se passait dans Paris ce 16 juillet 1942. Tout comme je ne peux plus passer devant le 3, rue Castex sans avoir une pensée pour Richard Frenkel, je ne pourrai plus le faire 35, rue des Rosiers sans avoir à l'esprit le destin d'Ita Frenkel, la première victime de la rafle du Vel d'hiv.



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