mardi 26 mai 2026

MMCMVI : Les façades de Paris Centre : 14, quai de la Mégisserie : deux cariatides, neuf muses, des lions et un bas-relief qui représente une des plus grandes peintres du XIXe siècle

 

Cet article concerne le 14, quai de la Mégisserie (Paris 1er), un immeuble situé sur le quai entre le Louvre et la place du Châtelet. Cet immeuble a d'abord retenu mon attention car le porche d'entrée est orné par deux superbes cariatides :


Ces cariatides sont d'une sculpteur Aimé Millet. J'ai déjà évoqué ce sculpteur car on lui doit la statue de Louvois dans la cour du Louvre (voir article du 29 janvier 2026). Elles datent de 1864 et elles avaient été commandées par l'architecte Henri Blondel (né à Reims le 20 janvier 1821 et mort dans le 16e arrondissement de Paris le 14 septembre 1897). 

Les cariatides d'Aimé Millet sont vraiment très belles.

Elles dévoilent chacune un sein :

Leur visage est impassible et d'une grande sérénité :

En faisant des recherches sur cette façade, j'ai été surpris d'apprendre que le bas-relief situé au 1er étage dans l'axe du portail d'entrée représenterait une des plus grandes peintres françaises : Berthe Morisot :

Cela m'a paru surprenant, mais après enquête (j'ai consulté un ouvrage écrit par Henri Dumesnil, Aimé Millet, souvenirs intimes,écrit en 1894 à la mort du sculpteur) et j'ai appris qu'effectivement Aimé Millet avait été régulièrement invité au salon que tenait Cornélie Morisot (1819-1876), la mère de Berthe Morisot et surtout que cet artiste avait accepté de prendre parmi ses élèves Berthe Morisot (née en 1841,  elle avait 23 ans en 1864). La jeune femme n'était pas encore connue (sa carrière de peintre ne commence vraiment que dans les années 1870)  mais il est donc plausible que ce soit bien elle qui apparaisse dans ce médaillon :

Cependant, en regardant de près la photo que j'avais prise pour illustrer cet article, je me suis rendu compte qu'un nom apparaissait dans la partie supérieure du médaillon :

On peut ainsi lire "Poymnie". Il s'agit d'une des neuf muses (auxquelles j'ai déjà consacré deux articles, un à propos de la chambre des Muses de l'Hôtel Lambert et un autre à propos du 61/63, rue Réaumur). En retournant sur place, je me suis rendu compte que les médaillons situés au 1er étage représentaient l'ensemble des neuf muses : cinq sur la façade qui donne sur le 14, quai de la Mégisserie et quatre autre dans la partie en retour dans la rue Bertin-Poirée :


 et voici les neuf médaillons correspondant :

Voici en détail chacune de ces muses. En partant de la gauche, sur la façade du 14, quai de la Mégisserie on peut d'abord voir Erato, la muse de la poésie lyrique :

puis Polymnie, la muse de la rhétorique et de l'éloquence (avec les traits semble-t-il donc de Berthe Morisot) :


 puis Calliopé, la muse de la poésie :


 puis Clio, la muse de l'histoire :


 puis Thalie, la muse de la comédie :

dans la partie de la façade donnant rue Bertin-Poirée, on peut voir toujours de gauche à droite :

- Terpsichore, la muse de la muse de la danse : 

 

- puis Euterpe, la muse de la musique : 

- puis Uranie, la muse de l'astronomie :


 et enfin Melpomène, la déesse du chant et de la tragédie :


 Il est intéressant de noter que dans la partie droite de la façade donnant rue Bertin-Poirée, on trouve encore deux figures féminines dans des médaillons mais elles ne représentent pas de personnage particulier. Aucun nom n'est écrit au-dessus :

Il s'agit certainement d'une volonté d'équilibrer le décor de la façade.

On peut noter un dernier détail intéressant. La façade quai de la Mégisserie et rue Bertin-Poirée est rythmée par des pilastres qui vont du 2e au 3e étage avec des chapiteaux ioniques  :

et dans l'axe on peut voir des lions :

Ce décor apparaît sur toute la longueur du pâté de maisons, ce qui donne une grande harmonie à l'ensemble :

Cependant, les deux cariatides et les muses décorent que la partie droite de cet ensemble.

On peut pour finir se demander pourquoi Aimé Millet a représenté les neuf muses sur la façade de cet immeuble. Il est en tout cas intéressant de rappeler que quelques années plus tard, en 1868, c'est lui qui a conçu la monumentale statue d'Apollon élevant une lyre au-dessus de l'Opéra Garnier. Apollon, le dieu des arts auquel les neuf muses étaient associées.


 

vendredi 22 mai 2026

MMCMV : La nef de Paris dans Paris Centre : une version du début du XXe siècle sur l'école maternelle de la rue Saint-Germain l'Auxerrois

 

Voici un nouvel épisode de la série consacrée aux représentations de la nef de Paris dans Paris Centre. Il s'agit ici de celle que l'on peut voir sur l'école maternelle de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, sur l'angle entre cette rue et la rue des orfèvres (Paris 1er) :

Sous la nef, on peut voir apparaître la légion d'honneur ce qui fait que l'on peut être certain qu'elle date du début du XXe siècle. 


 

La ville de Paris a reçu cette récompense lors de l'Exposition universelle de 1900. Elle n'est pas postérieure à 1919 quand la ville a obtenu une seconde médaille (La Croix de Guerre).

Le blason ne comporte pas la devise de Paris mais on peut lire en dessous celle de la République :




 J'ai déjà consacré plusieurs articles aux nefs de Paris comportant une seule médaille et donc qui ont été mises en place entre 1900 et 1919 :

- La nef de l'école du 12, de la rue Dussoubs :

- la nef de l'école du 221, rue Saint-Denis :

 

- la nef de la Halle des Blancs-Manteaux-Pierre-Charles-Krieg :

- la nef de l'école du 11, rue Vivienne :

 


 

lundi 18 mai 2026

MMCMIV : Les façades de Paris Centre : 28, rue des Blancs Manteaux, la devanture d'une ancienne boulangerie dans un immeuble qui a plus de 200 ans.

 

Au 28, rue des Blancs Manteaux (Paris 4e), on peut voir un décor qui depuis des années m'a intrigué avec des gerbes de blé dorés et des flèches :


Il n'est pas nécessaire d'enquêter longtemps pour retrouver une photo par Atget prise vers 1910 qui permet de comprendre qu'on trouvait à cette adresse une boulangerie :

La façade de l'immeuble, par son style, permet de comprendre que l'ensemble de l'immeuble du 28, rue des Blancs Manteaux est ancien :

Le détail le plus intéressant apparaît dans les consoles qui soutiennent les rambardes de chaque étage :


Ce décor d'inspiration égyptienne laisse penser qu'il date de la fin du XVIIIe siècle ou du tout début du XIXe siècle avec des têtes de femme à collier :

Cela m'a conduit à vérifier sur le plan Cadastre Vasserot (vers 1820) et je pense y avoir trouvé l'immeuble qui correspond au 28, rue des Blancs Manteaux :


 Détail intéressant, dans l'annuaire de commerce Didot de 1857, la boulangerie du 28, rue des Blancs Manteaux est déjà mentionné :

Comme on le voit à cette époque, le boulanger s'appelait Luquet. Cela explique peut-être le chiffre que l'on voit dans la partie gauche du décor de la façade :


On peut observer qu'en 1910, entre le rez-de-chaussée et le 1er étage, sur la photographie d'Atget, on peut voir qu'il y avait un balcon courant tout le long de la façade qui a disparu depuis :


jeudi 14 mai 2026

MMCMIII : Les 31 villes de France représentées en statues sur l'Hôtel de Ville de Paris

 J'ai fini de publier le mois dernier le dernier article à propos des villes de France représentées en statue sur l'Hôtel de Ville de Paris.

Voici un récapitulatif pour retrouver l'ensemble des articles :

- partie gauche de la façade de la place de l'Hôtel de Ville (de gauche à droite) :
* Amiens par Émile-François Carlier
Rouen par Eugène-Ernst Chrétien
Le Havre par Jean-Charles Chabrié
Caen par Arthur-Jacques Leduc
* Le Mans par Théophile Barreau 
* Rennes par Louis Demaille 
* Brest par Charles-Elie Bailly
* Nantes par Charles-Auguste Lebourg 
 
-  pavillon central de la façade :
 * Paris par Jean Gautherin
 
- partie droite de la façade de la place de l'Hôtel de Ville (de gauche à droite) :
* Orléans par Louis-Léopold Chambard
Bourges par Auguste Martin
* Tours par Eugène-Louis Godin
* Poitiers par Ferdinand Taluet
* Limoges par Hyacinth-Philéas Sobre
* Bordeaux par Jacques Maillet
* Toulouse par Pierre-Bernard Prouha  
* Montpellier par Hubert Lavigne 
 
- façade rue de Lobau (de gauche à droite) :
* Nice par Charles-Joseph Lenoir
Marseille par Jean Saint-Joly
* Nîmes par Jean-Baptiste-Charles-Émile Power
* Grenoble par Victor Chappuy
* Chambéry par Louis Noël
* Saint-Étienne par Jules-Constant Destreez 
* Clermont par Alexandre-Louis-Victor Geoffroy
* Lyon par Claudius Marioton 
* Besançon par François Roger
* Dijon par Édouard Lormier
* Troyes par Louis-Charles Janson
* Nancy par André-Arthur Massoulle
* Reims par Lucien Paller
* Lille par Jean-Louis Mabille

 Voici une carte pour localiser les 31 villes avec le parcours que l'on fait en tournant autour de l'Hôtel de Ville en suivant l'ordre de la liste ci-dessus :

On remarque l'absence de Strasbourg et de Metz. Il faut se souvenir qu'à l'époque de la reconstruction de l'Hôtel de Ville, à la fin des années 1870/début des années 1880, l'Alsace et le département de la Moselle avait été cédées à l'Allemagne par le traité de Francfort-sur-le-Main de 1871.

Je me suis de plus demandé si dans la liste retenue, il y avait des choix surprenants si on prend pour critère l'importance de la population des villes. J'ai retrouvé un tableau avec la population des villes de plus de 30 000 habitants d'après les recensements de 1876 et 1881 :

Cela m'a permis de faire un classement des villes en fonction de leur population lors du recensement de 1876 (celui qui était le dernier disponible à la fin des années 1870) et dans le tableau j'ai fait apparaître en jaune les villes représentées sur l'Hôtel de Ville de Paris :

On peut observer que trois villes ont bénéficié d'un traitement de faveur car elles n'étaient pas dans le "top 30" des villes les plus peuplées : Bourges (35 785 habitants), Poitiers (33 253 habitants), et surtout Chambéry qui ne comptait que 18 545 habitants. Il est vrai que la Savoie n'étaient française que depuis 1860, il était certainement important de faire figurer la capitale de ce territoire qui était français depuis moins de 20 ans. 

Parmi les villes qui auraient dû se retrouver sur la façade, on trouve deux villes qui ont peut-être été considérées comme trop proche de Lille : Roubaix (83 661 habitants) et Tourcoing (48  634 habitants). On peut, par contre, s'étonner de l'absence de Toulon, qui était la 13e ville française la plus peuplée avec 70 509 habitants. Autre "étrangeté", l'absence d'Angers qui, avec 56 848 habitants, occupait la 20e place, c'est-à-dire plus que des villes voisines qui pourtant elles sont représentées sur l'Hôtel de Ville de Paris : Tours (48 325 habitants) et Le Mans (50 175 habitants). 

Il y a dans la liste des villes représentées sur l'Hôtel de Ville de Paris, des choix qui relèvent semble-t-il de l'arbitraire et il serait intéressant de savoir qui a arrêté la liste finale.

dimanche 10 mai 2026

MMCMII : Les rues de Paris Centre : Rue de Villehardouin, sur les traces d'une rue en partie fermée à la circulation il y a plus de 350 ans !

  

La rue de Villehardouin est située dans le 3e arrondissement. Elle a retenu mon attention car elle a une forme qui n'est pas si fréquente (mais ce n'est pas la seule dans ce cas). Elle a une forme en équerre avec un tronçon qui part de la rue Saint-Gilles :

Puis, elle forme un coude perpendiculaire :

et elle tourne vers l'ouest en direction de la rue de Turenne :

 On a donc la vision amusante de voir les deux plaques se juxtaposer à la perpendiculaire :


 Cependant, cette rue n'a pas toujours eu cet aspect. Sur le plan Turgot des années 1730, on voit qu'il existait deux rues distinctes :


 La partie de la rue Nord/Sud qui part de la rue Saint-Gilles s'appelait la rue Saint-Pierre, et la partie Est/ouest la rue des Douze portes.

Il est intéressant de remonter encore dans le temps.

Quand on regard un plan dit de Bâle des années 1550, on se rend compte que cette partie du Marais n'était pas encore lotie.  

La rue Saint-Pierre a été percée en 1640. Il est intéressant de noter qu'elle se prolongeait à l'époque au nord jusqu'à la rue Saint-Claude. On peut s'en rendre compte sur un plan Gombroust de 1650 :

mais en 1656, la rue a été fermée à la circulation dans sa partie nord comprise entre la rue des Douze portes et la rue Saint-Claude. Deux puissants personnages, le maréchal de Turenne et le sieur de Guénégaud souhaitaient étendre vers l'est leur propriété. Le Parlement enregistra le 26 août 1656 la cession de la propriété de cette portion de la rue.

Cela explique que sur le plan Bullet de 1676, la rue Saint-Claude est désormais réduite de deux tiers :

On peut représenter sur le plan Turgot des années 1730, le tronçon disparu de la rue Saint-Pierre pour se rendre à quel point sa fermeture a permis l'extension des jardins des hôtels situés le long de l'actuelle rue de Turenne :

Parmi ces résidences aristocratiques, celui appelé l'Hôtel Boucherat, du nom de Louis Boucherat, chancelier de France de 1685 à 1699. Cet hôtel est par la suite devenu au XVIIIe siècle l'hôtel d'Ecquevilly, aussi impropremet appelé du Grand Veneur.

 Il est intéressant de noter que sur le plan cadastral Vasserot de la première moitié du XIXe siècle, il ne reste aucune trace visible de l'ancienne partie nord de la rue Saint-Pierre :

La rue des douze portes porte ce nom en raison d'un programme immobilier financé par Nicolas Le Jay qui demandé à Michel Villedo de construire douze maisons avec des portes identiques. C'est peut-être ce que l'on voit dans la partie nord de la rue des douze portes sur le plan Turgot :

On peut voir dans cette partie de l'actuelle rue Villehardouin, des porches qui semblent dater de cette époque et qui ont donc été décidé par Michel Villedo :

Ce n'est qu'en 1865 que les deux rues ont été réunies pour former la rue Villehardouin. Pourquoi ce nom a-t-il été choisi pour cette voie qui n'était pas très passante. Il est difficile de le savoir. Il faut cependant noter que la plaque explicative comporte une erreur :


 Geoffroy de Villehardouin (1150-vers 1213) ne peut pas avoi écrit la conquête de Constantinople au XIIe siècle puisque la ville n'a été prise lors de la 4e croisade qu'en 1204. Sa conquête de Constantinople a été écrite de 1207 à 1213, donc au XIIIe siècle et pas au XIIe siècle. Une autre petite incongruité, mais elle semble dater de 1865, est le fait que Villehardoun est privé de sa particule, alors que par exemple ce n'est pas le cas de Turenne qui a pris ce nom elle aussi en 1865.

Il est intéressant de noter que depuis 1988, les jardins pour lesquels avaient été fermé une partie de l'ancienne rue Saint-Pierre sont accessibles au public. Il s'agit du square Saint-Gilles Grand Veneur Pauline Roland :

Un nom a été donnée à la voie qui part de la rue de Villehardouin et qui reprend une partie du tronçon disparu de la rue Saint-Pierre : il s'agit de la rue de Hesse :