dimanche 14 août 2022

MMCDLXVI : Quand la rue Montmartre avait des airs de Petite Venise

J'ai déjà consacré de nombreux articles aux immeubles de la rue Montmartre. Dans un article paru le 24 janvier 2022 j'ai expliqué comment progressivement elle s'est allongée avec le déplacement vers le Nord et l'Ouest de la Porte Montmartre.

 Elle traverse les 1er et 2e arrondissement depuis l'église Saint-Eustache jusqu'aux Grands Boulevards sur une  distance de 939m.

Cette rue est intéressante car dès le XVIIIe siècle sur le plan Turgot des années 1730 on se rend compte qu'elle avait deux caractéristiques : elle était relativement large tout en ayant un parcours assez sinueux surtout dans son extrémité nord :

On se rend ainsi compte que contrairement à de nombreux autres rues qui ont cette largeur, il ne s'agit pas d'une percée haussmannienne du XIXe siècle.

On peut s'en convaincre sur place à la hauteur du 127 où se situe un petit café appelé "La petite bourse" : du côté pair comme du côté impair, certains immeubles sont anciens et semblent dater d'avant le XIXe siècle. 

De plus la photographie montre bien qu'en regardant vers le Nord, la rue a une forme vraiment en courbe.

Or, il est possible decomprendre à quoi correspond cette partie de la rue en regardant un plan de 1615 (plan dit Mérian) :

La partie Nord de la rue est comprise entre l'ancienne porte de l'enceinte de Charles V et la porte de l'enceinte bastillonnée construite au  milieu du XVIe siècle. On voit que cette partie de la rue ressemblait alors à une petite Venise avec des ponts raccordant les rues situées de part et d'autre :

Cette partie de la rue s'appelait "Faubourg Montmartre" mais elle a été intégrée à la rue Montmartre (son actuelle partie Nord) quand les enceintes ont été supprimées et que la limite de Paris a été déplacée jusqu'à ce qui correspond aux Grands Boulevards (Le début du Faubourg Montmartre a été repoussé vers le Nord dans ce qui correspond aujourd'hui au 9e arrondissement).

En regardant un plan de Bâle qui date du milieu du XVIe siècle, on peut encore remonter dans le temps et voir l'aspect de ce qui correspond à cette partie de la rue aujourd'hui. On voit qu'au délà de la porte Montmartre de l'enceinte de Charles V (située comme cela a été évoqué dans l'article du 24 janvier 2022) au niveau du carrefour avec la rue de Cléry et jusqu'aux actuels Grands Boulevards, on trouvait un véritable ruisseau :


Je me suis rendu compte de l'existence de ce rue ancien en lisant la partie géologique de l'ouvrage consacré aux fouilles du Louvre dans les années 1980 (voir article du 22 janvier 2022). En effet, on y évoque un ruisseau qui coulait depuis la butte Montmartre et allait se jeter dans la Seine un peu à l'Est du Louvre :

C'est le long de ce ruisseau dont le cours a varié que s'est construite la rue Montmartre qui était un axe important puisqu'il permettait d'aller vers la colline de Montmartre le plus haut point de Paris.

Cela explique la sinuosité de la rue Montmartre et encore plus au nord du Faubourg Montmartre entre les Grands Boulevards et la place Kossuth.

Cela explique aussi la larguer de la rue entre la rue d'Aboukir et les Grands Boulevards puisque, initialement au milieu de la chaussée on trouvait un ruisseau.



jeudi 11 août 2022

MMCDLXV : Les statues de l'Hôtel de Ville : Les personnages (114e volet) Adrien-Marie Legendre par Lanson

 

Voici le 114e épisode consacré aux personnages représentés sur l'Hôtel de Ville. Le dernier épisode de cette série était paru en mars 2015 et je peux reprendre cette série grâce au maire de Paris Centre en personne. En effet, il me manquait des statues situées dans les cours Nord et Sud de l'Hôtel de Ville et Ariel Weil a eu la gentillesse de me permettre d'y accéder. La statue est située dans la cour Nord, au rez-de-chaussée à gauche quand on est dans la cour :

Adrien-Marie Legendre est né à Paris le 18 septembre 1752 (la date indiquée sur la façade, 1754, est fausse) et il est mort le 9 janvier 1833... date fausse aussi ! 



C'était un mathématicien et un géomètre. Il a participé aux travaux qui ont permis de mesure la méridienne de Dunkerque à Barcelone pour déterminer la longueur du mètre. 

Il a publié en 1794 un ouvrage qui a longtemps fait référence "Eléments de géométrie".

La statue est une oeuvre du sculpteur Alfred Désiré Lanson né à Orléans le 11 mars 1851 et mort à Paris le 3 avril 1898.

lundi 8 août 2022

MMCDLXIV : Les façades de Paris Centre : La Maison Belon-Vatard à l'angle du 2 rue Poissonnière et du 31 rue de Cléry, un édifice rocaille de 1739

 

A l'angle du 2 rue Poisonnière et du 31 rue de Cléry, on peut admirer un très bel immeuble avec une façade dans le goût du XVIIIe siècle.

A l'angle, on pet voir que les noms gravées des deux rues sont indiquées :

Les noms gravés correspondent à la décision prise en 1729 par le lieutenant général de police René Hérault (voir mon article du 23 novembre 2011) ce qui montre que cet immeuble date bien du XVIIIe siècle :

Les façades sur chacune des rues sont belles à voir :

mais celle côté rue de Cléry est plus sobre :

En effet, dans la façade rue de Cléry, seul le portail comporte (outre les ferronneries) un décor :

Avec un superbe mascaron :

Sur la rue Poissonnière, on peut voir davantage de décors :

On retrouve un portail orné d'un mascaron :

mais ici le mascaron est surmonté d'un arc de lune ce qui permet de penser qu'il représente la déesse Diane :


La partie supérieure de la façade est surmonté par un fronton triangulaire qui domine et avec des décors entre le 2e et le 3e étage ainsi que sur le fronton :

On trouve tout d'abord à nouveau un autre mascaron :

enfin au centre du fronton on aperçoit un lion (il est difficile de le voir car il est très en hauteur et il est difficile de prendre du recul) :

Sur le plan Turgot du début des années 1730 (qui habituellement représente assez précisément les façades), la façade n'est pas représentée à l'angle de la rue Poissonnière et de la rue de Cléry :

 Sur l'Inventaire du Patrimoine de l'Ile-de-France on donne une date légèrement postérieure : "En 1737, l'architecte Jean-Baptiste Vautrain négocia au nom de Louise Belou ou Belon, veuve Vatard, l'acquisition d'une maison vétuste. Le 19 juin 1739, l'entrepreneur Lafrique obtint un permis de construire et Vautrain exigea le montant de ses honoraires en 1742."Il est précisé que "La maison, située à l'angle de deux rues, occupe une parcelle de dimensions modestes, sans espace libre. La commanditaire a toutefois exigé de pouvoir entrer et sortir en voiture, ce qui fait qu'il s'y trouve un passage cocher qui butte sur l'escalier."

Pour une raison que je n'ai pas réussi à comprendre cette maison Belon-Vatard est aussi appelée "Hôtel de Noisy".

La plan cadastral du début du XIXe siècle montre la configuration très particulière de la parcelle (en losange)  :

L'escalier principal que l'on voit dans la partie droite du plan ci-dessus semble vraiment imposant comme le laisse penser cette photo que l'on peut trouver sur l inventaire du Patrimoine de la Région Ile-de-France :

On peut noter par contre que certaines ouvertures semblent avoir été occultées :

Il s'agit certainement d'une conséquence de l'impôt sur les portes et fenêtres mis en place par la loi du 4 Frimaire an VII (24 novembre 1798) qui n'a été abrogée qu'en 1926. Une taxe semblable avait été mise en place en Angleterre par le roi Guillaume III en 1696 et qui a disparu au milieu du XIXe siècle.

vendredi 5 août 2022

MMCDLXIII : Lecture d'été : Un plaidoyer très solide en faveur des Jeux Olympiques par Vincent Roger

 

Je viens de profiter des vacances pour lire le livre publié par Vincent Roger "Paris 2024, un défi français", éditions l'Archipel, 2022. Je ne vais pas prétendre rendre une compte-rendu impartial de ce livre car Vincent Roger est un ami (et il a beaucoup de mérite car certains savent que je n'ai pas toujours un caractère facile) et il a eu la gentillesse de me dédicacer son livre en mai dernier :

Vincent Roger a été conseiller d'arrondissement du 4e de 2008 à 2020 et conseiller régional de 2010 à 2021. Il a été de 2017 à 2020 le délégué spécial de la région Ile des France aux JOP, les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024.

J'avoue que je ne fais pas partie des personnes qui sont les plus enthousiastes à propos de l'organisation des JOP mais j'invite toutes celles et ceux qui sont dans mon cas à lire ce livre car c'est un plaidoyer très convaincant concernant à la fois le sérieux de la préparation de cet événement et des potentialités importantes qu'il peut apporter à l'économie et la société française à court, moyen et long terme. En près de 250 pages (sans compter les pages de notes qui montrent le sérieux de l'ouvrage), des arguments très solides sont apportés y compris à propos des sujets les plus sensibles comme par exemple leur coût budgétaire et leur impact environnemental. Un ouvrage de fond qui montre une maîtrise parfaite du sujet.

Le livre est d'un grand optimisme concernant les apports que les jeux de Paris 2024 peuvent apporter. Dans le monde morose et cynique qui prévaut parfois aujourd'hui cela ne fait pas de mal. A lire, donc en particulier par ceux qui sont inquiets par l'organisation de cet événement sportif !

mardi 2 août 2022

MMCDLXII : Dessiner l'impensable : Exposition des dessins de la Rafle du Vel d'hiv par Cabu au Mémorial de la Shoah

 

La Rafle du Vel d'Hiv fait partie de ces événements du passé que l'on a du mal à s'imaginer tant ils semblent impensables. Comment une administration française en est venue à planifier, à organiser et à exécuter l'arrestation de milliers de juifs, hommes, femmes, enfants en deux jours les 16 et 17 juillet 1942 puis à participer à leur déportation vers les camps en Allemagne ?

Cela est d'autant plus difficile à se représenter qu'à part une photo montrant des bus, il ne reste pas de documents iconographiques qui permettent d'avoir un témoignage de l'horreur.

Or, en 1967, les éditions Robert Laffont publièrent un ouvrage de Claude Lévy et Paul Tillard intitulé "La Grande Rafle du Vel d'Hiv"* :

Le magazine Candide décida -comme cela se faisait fréquemment dans les hebdomadaires de l'époque- de publier les "meilleures" pages de ce livre (Candide ciblait le grand public avec des titres parfois racoleurs). Pour donner un peu de plus d'attractivité aux récits contenus dans ces extraits du livre, un jeune dessinateur, Cabu, (alors âgé de 29 ans), fut chargé de les illustrer. Né en 1938, il ne pouvait bien sûr avoir aucun souvenir personnel de cette rafle mais il a réussi à rendre par ses dessins l'horreur de ce qui s'est produit en France pendant cet été 1942. Cabu a lui-même été assassiné en janvier 2016 lors des attentats de Charles Hebdo et la compagne de l'artiste a proposé au Mémorial de présenter les originaux de ces dessins (que l'on peut voir dans des vitrines). Des reproductions murales permettent de les voir en grand format. Ce ne sont donc pas des témoignages d'époque mais ils sont d'une telle force qu'ils sont un moyen de prendre conscience des faits.

Voici une sélection :

- les arrestations :


- le Vel d'hiv :


- la déportation :



Ce dernier dessin représente le départ du convoi principalement composé de femmes depuis le camp de Pithiviers le 3 août 1942 à 6h45. 1034 juifs dont une très grande majorité de femmes (974) ont été déportées dans ce convoi. Dès leur arrivée à Auschwitz, 564 déportés ont été assassinés dans les chambres à gaz. Seules 4 femmes et un homme ont survécu. (Pour plus d'information voir ce site).

La présentation permet aussi de rappeler les principaux faits concernant l'organisation de la rafle. Ce blog mettant la focale sur les quatre arrondissements de Paris Centre, mon attention a été attirée par l'ampleur des moyens déployés dans les 3e et 4e arrondissement par la police française à cette occasion comme cela est montré dans ce tableau :

Cette exposition est située au 3e étage du Mémorial de la Shoah. Elle est à voir avant le 5 novembre 2022.

* En ce moment, je lis les Mémoires de Jean-François Revel (Robert Laffont, 2018). On peut lire dans un chapitre qui concerne le regard porté sur la période de l'Occupation dans les années 1970/1980 ce passage qui évoque ce livre : "En 1967, avait paru chez Robert Laffont le premier livre complet sur ce moment de l'holocauste : La Grande Rafle du Vel d'Hiv, de Claude Lévy et Paul Tillard. Tout y était, y compris les noms des criminels, notamment celui de Bousquet, dont on feignit cependant de découvrir vingt ans plus tard le rôle [...]. Bien qu'il ouvrit une plaie encore récente, le livre de Lévy et Tillard en 1967, n'émut pas grand monde. Il passa même presque inaperçu. [...] J'en avais rédigé un compte rendu pour l'Express du 8 mai 1967".(pages 621-622)

samedi 30 juillet 2022

MMCDLXI : Une nouvelle oeuvre à voir sur le "socle" : "Le Mouvement végétatif" par Victorine Mülller

 

La petite placette formée par l'angle de la rue du cloître Saint-Merry et la rue Saint-Martin a posé des problèmes récurrents d'incivilité et dans ce cadre depuis plusieurs années, un projet a été mis en oeuvre pour valoriser cet espace en y installant des oeuvres éphémères. Je l'avais déjà évoqué dans un article paru le 15 avril 2021 à propos des oeuvres "A new now" de Morag Myerscough et "Loading" par 6M3, Rero et Stéphane Parrain.

Depuis ce mois de juillet et jusqu'en Octobre 2022 c'est une création de l'artiste Zurichoise Victorine Müller qui est présentée et qui est intitulée "Le mouvement végétatif":

Voici le cartel explicatif :

mais le mieux c'est bien sûr d'aller voir l'oeuvre sur place... avant la fin du mois d'Octobre

mercredi 27 juillet 2022

MMCDLX : Les rues de Paris Centre : La (toute petite) rue Courtalon et son incroyable "affaire" de 1684

 

La rue Courtalon est un de ces toutes petites rues du Centre de Paris à laquelle je l'avoue je n'avais pas prêté attention jusqu'ici. En y passant, son nom amusant "court talon" m'a conduit à écrire cet article car je me suis demandé quel était l'origine de son nom. Cela m'a conduit à découvrir un récit pour le moins macabre.

La rue Courtalon ne fait que 32m de long entre la rue Saint-Denis et la place Sainte-Opportune. Elle est particulièrement étroite comme le montre ces deux photographies : la première prise depuis la rue Saint-Denis (en direction de l'Ouest) :

et une autre prise en direction de l'Est :

 et enfin une vue depuis la place Sainte-Opportune qui montre encore mieux combien cette rue est courte :

La rue est située dans un quartier où se trouvait par le passé l'église Sainte-Opportune (voir article du 8 février 2020) . Le Dictionnaire Historique et administratif de 1844 explique que cette rue était déjà entièrement bordée de maisons en 1284. En 1300 elle avait pour nom "rue à petits Soulers de Bazenne" ce qui indique qu'on y trouvait des fabricants de souliers en basane (de la peau de mouton tannée).  Elle a pris son nom actuel au XVIe siècle en raison d'un dénommé Guillaume Courtalon qui y possédait deux maisons :

La rue n'est pas aisée à retrouver sur les vieux plans de Paris car elle était si petite et si étroite qu'elle n'est souvenet pas indiquée. Elle était située le long du flanc sud de l'église Sainte-Opportune. Voici sa localisation sur le plan de Bâle des années 1550 :

Même sur le plan Turgot des années 1730 (pourtant très précis) la rue n'apparaît pas et c'est pourquoi je l'ai signalé par une flèche :

Elle est cependant mentionnée sur ce plan de 1786 :

Après la destruction de l'église Sainte-Opportune en 1792, la rue Courtalon a gardé son emplacement et son aspect tortueux. On se rend compte que toute la partie Nord de la rue à l'ancien emplacement de l'église a été lotie sur ce plan cadastral de la 1ère moité du XIXe siècle :

Et à cette époque (avant le percement de la rue des Halles plus au sud dans les années 1860) elle continuait à donner sur une espace rectangulaire :  la place Sainte-Opportune :

Cette toute petite rue a été le théâtre d'un fait particulièrement macabre en 1684 et dont on pourrait croire qu'il relève de la fiction tant il est incroyable. Pour en avoir un récit complet je renvoie à cet article de Paris à nu mais en voici un résumé en quelques lignes.

En 1684, on se rendit compte que vingt-six jeunes hommes âgés de 17 à 25 ans avaient disparu des rues de Paris en quelques mois. Le lieutenant général de police La Reynie (voir article du 15 février 2009) chargé par Louis XIV de faire régner l'ordre dans Paris voulut élucider l'affaire au plus vite. Il chargea un de ses policiers appelés Le Coq de mener l'enquête. Or celui-ci avait un fils surnommé L'éveillé qui avait l'âge idéal pour servir d'appât. Le piège fonctionna, le fils du commissaire se retrouva (je passe sur les détails) dans le logis d'une prétendue princesse Jabirowska rue ... Courtalon. Or, alors qu'elle le laissait seul quelques instants, le jeune limier ouvrit une armoire et y trouva des têtes de jeune hommes momifiés. La police intervient aussitôt et fort heureusement car la princesse revenait avec quatre hommes armés pour trucider le jeune homme. Toute la bande fut envoyée dans les geôles de la prison du Châtelet. D'après les aveux obtenus, les têtes étaient revendues en Allemagne à des collectionneurs et les corps à l’École de médecine pour permettre de faire des études anatomiques. Toute la bande impliquée dans cette sordide histoire fut vite pendue (même si certains prétendent que la fausse princesse réussit à s'échapper en profitant de complicité).