dimanche 26 avril 2026

MMDCCCXCVIII : Au 8, rue au Maire (Paris 3e) : une plaque en hommage à une jeune femme résistante avec une pensée aussi pour sa mère

Au 8, rue au Maire (Paris 3e), on trouve une de ses plaques en hommage à des personnes qui se sont engagées pour la France et qui conduise à se demander qui elles étaient, en quoi à consister leur engagement et comment elles ont disparu. 


 La plaque ne mentionne en effet qu'un nom "Raymonde ROYALE" et une mention très succincte "Disparue en déportation. Morte pour la France".

Cela m'a donné envie d'en savoir plus. J'ai trouvé un très grand nombre d'informations sur le site du Musée de la Résistance en ligne : une page est consacrée à Raymonde Royal (orthographiée sans le E final).

 On y apprend que Raymonde avait aussi pour prénom Rivkele, qu'elle était née dans le 12e arrondissement de Paris le 3 septembre 1923, qu'elle était d'origine juive polonaise. Âgée de 16 ans (elle a fêté ses 17 ans le 3 septembre), elle participe dès l'été 1940 à la reconstitution des Jeunesses Communistes (interdites en septembre 1939 après la signature du pacte germano-soviétique et l'invasion de la Pologne). Elle organise des collectes dans le 10e arrondissement en faveur des militants communistes internés. Elle devient responsable de la propagande et se charge d'organiser la diffusion de tracts dans le 10e arrondissement sur les marchés, dans les stations de métro et dans les différents lieux de rassemblement.

Après l'attaque de l'Allemagne contre l'URSS en juin 1941, elle s'implique dans les actions menées pour dénoncer la politique de l'occupant nazi. Elle participe aux manifestations organisées le 14 juillet 1941 et le 1er août 1941. Raymonde est arrêtée avec sa mère le 11 mai 1942 et après 6 mois de détention au fort de Romainville, elles sont toutes deux transférées brièvement à Drancy pour être déportées -en donnant pour date 1942 comme année de leur disparition -.

Cela m'a donné envie de repartir de ses informations pour en savoir plus.

Dans les archives de l'état civil du 12e arrondissement, j'ai retrouvé l'acte de naissance de Raymonde Royal. On y découvre qu'en fait son prénom était Rébecca et qu'initialement, à sa naissance, elle avait pour nom de famille celui de sa mère : Sawikin :

Sa mère Henka Sawikin était née le 16 février 1892, en Pologne, à  Doboroska-Ramdomwka, une localité que je n'ai pas réussi à situer (il existe une ville appelée Doboroska, mais elle est en République Tchèque à la frontière avec la Pologne). Il est indiqué qu'Henka habitait, en 1923, au 122, rue Oberkampf (Paris 11e).

Dans la marge de l'acte de naissance, il est indiqué que Rébecca Sawikin a pris le nom de Royal suite au mariage de sa mère Henka avec Chamen Royal, à la mairie du 11e arrondissement, le 5 décembre 1925. A cette occasion, l'époux a reconnu Rébecca comme sa fille légitime :

Cela m'a conduit à recherche l'acte de mariage du 5 décembre 1925 de Chamen Royal et Henka Sawikin dans l'état civil de la mairie du 11e arrondissement :

On y apprend que Chamen Royal était tailleur et qu'il était né à Minsk (en actuelle Biélorussie) le 15 janvier 1899. Son père Gabriel Royal était tourneur et habitait, en 1925, Varsovie. Quant à Henka, son père était décédé mais sa mère, Golda, était, elle aussi, domiciliée à Varsovie. Les nouveaux époux, Chamen et Henka, habitaient 122, rue Oberkampf (Paris 11e), l'adresse où habitait déjà Henka en 1923.

L'acte de naissance de Rébecca Royal présente en marge deux informations très intéressantes :

Une première mention, ajoutée le 22 mars 1963, précise que le 19 mars 1963, dans l'état civil du 3e arrondissement, l'acte de décès de décès de Rébecca a été retranscrit en indiquant qu'elle était décédée à Drancy le 11 février 1943.

Une deuxième mention, ajoutée le 10 octobre 2001, rectifie, suite à une décision du ministre de la Défense en date du 16 octobre 1998, l'information donnée en 1963 en indiquant que Rébecca Royal est décédée à Auschwitz en Pologne, le 16 février 1943, avec la mention "Mort en déportation".

J'ai retrouvé sur le site Légifrance, l'arrêté du Ministère de la Défense du 16 octobre 1998, concernant Rébecca Royal. Cela m'a permis de me rendre compte que sa mère aussi, Henka, avait été déportée et était morte, à Auschwitz, le 16 février 1943 :


 Je n'ai pas réussi à retrouver le convoi par lequel Henka et Rébecca Royal ont été déportées à Auschwitz. Tout laisse penser qu'il s'agit soit du convoi n°47 (parti de Drancy le 11 février 1943) ou bien le convoi n°43 (parti de Drancy le 13 février 1943) mais je n'ai pas trouvé leurs noms dans la liste des déportés que j'ai réussi à consulter.

Il semble pourtant bien qu'elles ont été déportées en 1943 [et pas en 1942 comme cela est indiqué sur le site pourtant très bien informé du "Musée en ligne de la résistance" ou dans l'ouvrage Combattant, héros et martyrs de la résistance, édition Renouveau,  publié en 1984 par de David Diamant qui page 95 indique que Raymonde a été gazée en juillet 1942].  Sur le mur des noms au Mémorial de la Shoah. Rébecca et sa mère apparaissent dans la liste des déportés de l'année 1943 (et sur ce mur sont indiqués en fonction de leur année de déportation). Les noms et les années de naissance correspondent : 1892 pour Henka et 1923 pour Raymonde (qui rappelons-le semble avoir été le prénom d'usage de Rébecca) :



Je n'ai donc pas, pour le moment retrouver à quelles dates Henka et Rébecca Royal ont été détenues au fort de Romainville puis déportées à Auschwitz mais comme elles sont décédées le même jour on peut penser que la mère et la fille ont été assassinées ensemble dans les chambres à gaz à leur arrivée à Auschwitz.

J'ai retrouvé un témoignage présenté, le 15 décembre 2006, par Robert Endewelt, à l'Hôtel de Ville de Paris, lors d'un colloque ayant pour thème "Les juifs ont résisté en France (1940-1945)". On y apprend que Raymonde (c'était bien le prénom d'usage de Rébecca) faisait partie du Club de la fédération sportive et gymnastique du travail (CFSGT) qui se réunissait dans un gymnase de la rue Paradis dans le 10e arrondissement. Ce réseau a été organisé, le 10 mai 1942, un attentat par les FTP contre un hôtel du square Montholon (Paris 9e) qui hébergeait des soldats allemands. Raymonde (ou Rébecca d'après l'état civil) et Henka ont été arrêtées le lendemain, le 11 mai 1942, dans le cadre de la répression qui a suivi cette action de la résistance communiste. A cette époque, Rébecca (ou Raymonde) avait 18 ans.

Le site du Musée de la résistance en ligne présente une photographie de Raymonde (ou Rébecca) Royal que je publie en fin d'article pour montrer les traits de cette jeune femme française, d'origine juive et polonaise, qui alors qu'elle était une très jeune femme quand elle s'est engagée dans la résistance :


Je pensais finir mon article ainsi. Mais, j'ai eu un remords. J'ai pensé à celle qui n'a pas son nom sur la plaque du 8, ue au maire , à Henka, cette femme juive née en Pologne en 1892. Arrivée en France, on ne sait quand précisément, mais en tout cas avant 1923, l'année de naissance de Rébecca, donc avant l'âge de 20 ans. Elle attendait certainement beaucoup de la France. Je n'ai pas réussi à savoir si elle avait soutenu sa fille dans son engagement très précoce dans les jeunesses communistes. A-t-elle cherché à l'encourager ou au contraire cela l'a-t-elle inquiétée ? On ne sait pas. En tout cas, elle a été arrêtée avec sa fille le 11 mai 1942 (Raymonde ou Rébecca n'avait que 18 ans et elle était considérée comme mineure jusqu'à l'âge de 21 ans). Elle a été emprisonnée tout comme sa fille au Fort de Romainville puis déportée et assassinée à la même date que sa fille le 16 février 1943 à Auschwitz en Pologne, le pays où elle était née exactement 51 ans plus tôt... le 16 février 1892.
 
Étrange et tragique destin. Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec Ita Zitenfeld (1889-1942) à qui j'ai consacré un article récemment. Ses femmes nées en Pologne et dont l'espoir d'une vie meilleure en France a connu une issue terrible.
 

jeudi 23 avril 2026

MMDCCCXCVII : Les mystères du passage de la reine de Hongrie (2e volet) : de quelle reine de Hongrie parle-t-on ?

 

J'ai publié un long article en avril 2023 à propos du passage de la Reine de Hongrie (Paris 1er) pour montrer que ce passage avait certainement migré de quelques dizaines de mètres en direction du sud (voir article du 26 avril 2023).

Celui-ci concerne un autre sujet : l'origine de son nom.  On retrouve sur de nombreux sites, une anecdote relative à une dénommée Julie Bêcheur, marchande des Halles, qui serait à l'origine du nom de ce passage. En effet, elle aurait rencontré la reine Marie-Antoinette pour lui remettre une pétition qui aurait été frappée par la ressemblance avec sa mère l'impératrice Marie-Thérèse de Habsbourg. Or Marie-Thérèse était reine de Hongrie (elle n'était impératrice que par ce qu'elle avait fait couronné empereur son mari François puis après sa mort son fils Joseph) et c'est un peu par dérision que Julie Bécheur aurait surnommé la reine de Hongrie. La légende va  même jusqu'à préciser que cette Julie Bécheur aurait été guillotinée en raison de ces affinités monarchistes en 1792.

Cette Julie Bêcheur aurait de plus été tellement charmante qu'elle aurait été appelée une "Rose de mai". j'y vois là une autre incohérence. En effet, sans être désagréable, ce portrait de l'impératrice Marie-Thérèse dans les années 1750 c'est à-dire à l'époque même de la période de la naissance de Marie-Antoinette ne donne pas l'impression d'une ressemblance avec une rose de mai :

Quant à Julie Bécheur, il semble qu'elle soit en fait décédée en 1776 comme cela est évoqué dans la revue d'Histoire de la Pharmacie que j'avais cité dans l'article d'avril 2023. On peut donc penser que tout cette histoire relative à Julie Bécheur relève juste de la légende urbaine (relayée dans une émission télévisée grand public par Stéphane Bern).

Il est plus probable qu'on trouvait dans ce passage un commerce qui vendait de "L'eau de la reine de Hongrie". Mais là aussi, cela conduit à quelques interrogations. J'ai trouvé un site d'un fabricant de cette eau, les Laboratoires Roig qui donnent une information très intéressante à ce sujet :


 "En 1370, le premier parfum de l’histoire occidentale est créé. A base de romarin, d’eau de rose et de fleur d’oranger, il est présenté comme un remède contre les maladies et un puissant élixir de beauté. Les premières recettes de l’eau de la Reine de Hongrie à base de romarin se rencontrent dès le 14ème siècle. Ainsi, le roi Charles V l’aurait reçu comme un cadeau précieux.  La recette se perd ensuite un peu pour réapparaitre au 16ème siècle, quand les bains sont abandonnés au profit des ablutions à l’eau parfumée comme celle de la reine de Hongrie.

Selon la légende, un ermite l’aurait offert à la reine de Hongrie, âgée à l’époque de 72 ans. Celle-ci utilisa l’eau-miracle pendant un an et, atteinte des maux de la vieillesse, elle recouvra alors sa santé, sa forme et la beauté de ses vingt ans. Une histoire prodigieuse dont l’on trouve une trace écrite. La réalité serait donc finalement moins miraculeuse puisqu’il pourrait s’agir du premier « coup marketing » de l’histoire. Les parfumeurs de Montpellier auraient inventé l’histoire de toutes pièces pour susciter la curiosité et la convoitise de leurs clients et introduire ainsi l’eau de la Reine de Hongrie à la cour de Louis XIV !Très appréciée à la cour de Versailles, elle fait alors l’objet de modifications. On lui ajoute notamment de la lavande et de la marjolaine. L’opération marketing des parfumeurs de Montpellier étant un succès, elle est alors vendue par le médecin de Louis XIV pour ses propriétés revitalisantes, esthétiques et thérapeutiques : elle redonne force et beauté et soigne aussi des maux divers comme la jaunisse, les douleurs abdominales ou encore les rhumatismes et les palpitations cardiaques. Madame de Maintenon [...] fit de cette eau son produit favori. .[...]"

Cette "eau de la reine de Hongrie" était donc un produit très à la mode au XVIIIe siècle. La reine de Hongrie à laquelle fait référence l'appellation de cette  est semble-t-il Élisabeth de Pologne (1305-1380), reine de Hongrie par son mariage le 6 juillet 1320 avec Charles Robert de Hongrie (roi de Hongrie de 1308 à 1342). Elle était la mère de Louis Ier de Hongrie (roi de Hongrie de 1342 à 1382 et roi de Pologne de 1370 à 1382). Ce serait donc elle qui serait à l'origine de la mise au point de l'eau de la reine de Hongrie vers 1370. 

dimanche 19 avril 2026

MMDCCCXCVI : Les statues de l'Hôtel de Ville : Série sur les Villes de France (30e volet) : Nantes par Charles-Auguste Lebourg

 

Voici le 30e (et dernier) volet de la série consacrée aux statues des villes de France sur la façade de l'Hôtel de Ville de Paris. La statue représentant la ville de Nantes est située dans la partie Nord-Ouest de la façade principale :

La statue de Nantes est la 8e en partant de la gauche ou la 1ère en partant de la droite ( ce qui la rend peu visible car elle est très souvent dans l'ombre) :

Peu d'éléments permettent de reconnaître la ville de Nantes. Elle tient peut-être les armoiries de la ville de la main gauche mais comme elle est située le long d'une paroi on ne peut voir si c'est bien le cas :

Cette statue de Nantes a été faite par un sculpteur qui était originaire de cette ville : Charles-Auguste Lebourg qui y était né le 31 janvier 1829. 

 Il est resté célèbre pour avoir sculpté les nymphes qui ornent les les fontaines Wallace offertes à la ville de Paris par le financier britannique Richard Wallace pour approvisionner en eau les habitants :

On doit aussi à cet artiste des caryathides qui ornent les façades de plusieurs immeubles parisiens, notamment celui du 18, rue de Châteaudun dans le 9e arrondissement (voir cet article du 12 juin 2009).

Charles-Auguste Lebourg est mort dans le 17e arrondissement de Paris le 24 février 1906. Il est enterré au cimetière de la Miséricorde à Nantes. 

Cet article clôt la série, commencée le 18 juillet 2022, consacrée aux statues de villes de France représentées sur l'Hôtel de Ville de Paris. 

jeudi 16 avril 2026

MMDCCCXCV: La nef de Paris dans Paris centre : la nef du fanion des trompettistes de la Garde Républicaine

 

Lors des vœux du maire de Paris Centre, le 17 janvier dernier, la Garde républicaine a donné un concert pour accueillir les convives. 


 

Cela m'a donné de faire cet article pour continuer la série sur la nef de Paris dans Paris Centre (puisqu'une des principales casernes de la Garde est située boulevard Henri IV dans le 4e arrondissement). En effet, les fanions des trompettes sont splendides : 

La nef est accompagnée des trois décorations reçues par la ville de Paris : la légion d'Honneur, la Croix de Guerre et l'Ordre de la Libération :

Le travail de broderie pour la réalisation de ces fanions est superbe : 


 

dimanche 12 avril 2026

MMDCCCXCIV : Une partie du pont des Arts à Nogent-sur-Marne


 C'est une découverte que j'ai faite en septembre dernier. Dans le port de plaisance de Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne), on peut voir une très jolie passerelle métallique. J'étais étonné d'apprendre qu'il s'agit de l'original d'une partie du pont des Arts (qui relie la rive gauche à la rive droite entre la cour carrée du Louvre et l'Institut). Comme cela est indiqué sur un panneau d'information, la passerelle originale était le plus ancien pont métallique construit en France (en 1803) mais elle a été remplacée en 1982 :

A Nogent-sur-Marne, on peut voir une partie de la passerelle qui se trouvait au centre de Paris. Elle a été inaugurée, le 16 septembre 1992, par Jacques Chirac (maire de Paris ) l'époque et Roland Nungesser qui était député-maire de Nogent-sur-Marne.

J'avoue que j’ignorais complètement que le pont que l'on peut voir à Paris n'est pas l'édifice original (je lui avait consacré un article (paru le 23 juillet 2020) sans le mentionner puisque je ne le savais pas.


 Dans la commune de Nogent-sur-Marne, on peut donc voir sur deux sites différentes, des vestiges qui permettent de mieux connaître Paris centre : une partie de l'original du Pont des Arts mais aussi (bien sûr), un des pavillons Baltard qui se trouvaient aux Halles il y a plus de 50 ans (voir mon article du 10 juin 2022).

mercredi 8 avril 2026

MMDCCCXCIII : Au 35, rue des Rosiers, le souvenir d'ita Zitenfeld, la première victime de la rafle du Vel d'Hiv


 J'ai publié le 10 mars dernier un article pour évoquer le 3,rue Castex  et le destin tragique de Richard Frenkel , lors de la rafle du Vel d'Hiv. Il  m'avait été inspiré par lecture du livre de Laurent Joly, La Rafle du Vel d'hiv, (Editions Champs Histoire, 2023). C'est aussi cet ouvrage qui m'a donné envie d'évoquer le 35, rue des Rosiers (Paris 4e) et une femme du nom d'Ita Zitenfeld. Aux, pages 109/110, Laurent Joly permet de comprendre en quoi cette personne a eu un destin tragique. Il s'agit en effet de la première personne qui est décédée en raison de la rafle du d'hiv.

Les équipes de policiers avaient commencé, le 16 juillet 1942 au matin,  à frapper aux portes vers 4h du matin pour arrêter les personnes juives dont les fiches leur avaient été communiquées "Rue des Rosiers, dans le 4e arrondissement, un premier drame survient. Au numéro 35, dans une petite chambre du 4e étage, vers 5 ou 6 heures, une femme a absorbé de l'esprit de sel (acide chlorhydrique). Des voisins entendent des râles. Ils enfoncent la porte.appellent les secours et disparaissent. Peu après 7h15, le gardien de la paix Maurice Masson est sur place".

La personne qui a décidé de mettre fin à ses jours s'appelle Ita Zitenfeld. Elle est transportée à l'Hôtel-Dieu et elle décède à 10h45. "C'est la  première victime de la grande rafle".

Avec l'aide de @stefdesvosges, j'ai retrouvé l'acte de décès d'Ita Zitenfeld. Celui-ci est très incomplet :

 On y lit "Ita Mala Zitenfeld, domiciliée 40 rue du Temple, née à ... sans renseignements, âgée de cinquante ans environ, sans profession, filles de père et mère dont les noms ne sont pas connus du déclarant. Epouse de ... POITEVIN sans autres renseignements." Cet acte de décès est donc très lacunaire, l'adresse donnée est fausse et on se rend compte à quel point la défunte était complètement isolée en ce jour tragique. 

Laurent Joly permet d'en savoir un peu plus. On apprend qu'Ita Zitenfeld, après la mort de son père, avait quitté la Pologne pour se rendre en Belgique en 1935. Deux ans plus tard, elle est venue à bord d'un camion à Paris et elle a été accueillie rue des Francs-Bourgeois chez une cousine mariée à un dénommé Herman Schronek qui était chapelier. Menacée d'expulsion, Ita Zitenfeld a suivi à Angers le couple qui s'est installé dans cette ville au printemps 1938. C'est alors qu'Ita Zitenfeld a épousé François Poitevin, dans le but d'obtenir la nationalité française. Le mariage a été célébré le 18 août 1938. J'ai retrouvé dans les Archives de l’État civil d'Angers l'acte de mariage :


 On apprend sur cet acte qu'Ita Zitenfeld était née à Sieradz en Pologne le 15 décembre 1889. Sieradz est une ville située à 100 Km au Sud-Ouest de Varsovie - tout près, à l'époque, de la frontière allemande - .On y lit aussi qu'Ita Zitenfeld, avant de venir à Angers,  habitait 10, rue des Francs Bourgeois (situé non pas dans le 4e arrondissement comme cela est écrit sur l'acte mais dans le 3e). On y voit aussi sa profession : "ouvrière en confection".

On peut aussi observer au bas de l'acte la seule trace que j'ai trouvée d'Ita Zitenfeld elle-même,  sa signature :

Le mariage semble avoir été de pure complaisance. Ita Zitenfeld a assez rapidement abandonné son mari, le dénommé François Poitevin qui était couvreur et qui était âgé lui aussi de 48 ans. Laurent Joly cite une annonce qu'il a fait paraître dans le Petit Courrier du 2 septembre 1938 dans laquelle il précise qu'il ne répond pas des dettes que pourra contracter sa femme qui a quitté le domicile conjugal. 

L'acte de mariage comporte aussi en marge une mention intéressante donnant la date à laquelle Ita Zitenfeld, devenue officiellement Mme Poitevin a été déchue de la nationalité française :

Cela m'a permis de retrouver dans le Journal Officiel du 17 octobre 1941 le décret par lequel Ita Zitenfeld a perdu la nationalité française :

Ce qui est encore plus triste, c'est que, même si Ita Zitenfeld se sentait traquée, elle n'était pas dans les listes des personnes à arrêter le 16 juillet 1942. Prise de panique, elle a préféré se suicider pour échapper à un destin tragique qui pourtant ne la concernait pas (en tout cas cette journée là), alors que dans les maisons adjacentes, rue des Rosiers et rue Vieille-du-Temple, des familles entières étaient arrêtées par la police.

Le 35, rue des Rosiers n'a pas beaucoup changé d'aspect. C'est une façade ancienne avec trois étages sur rue. La chambre de bonne où elle vivait au 4e étage n'est pas visible de la rue : 

La pore d'entrée située sur la droite est celle par laquelle passait Ita Zitenfeld et par laquelle elle est sortie, certainement déjà inconsciente, pour être transportée à l'Hôtel Dieu ce matin tragique du 16 juillet 1942 :

Un peu par hasard, en préparant cet article, je me suis rendu compte qu'un écrivain venait de publier au début de l'année 2026 un ouvrage qui évoque le sort d'Ita Zintelfeld : L'esprit de sel, (collection du Canoë, 2026).


 En une centaine de pages, l'auteur évoque de manière très onirique et très personnelle le destin d'Ita Zitenfeld à laquelle il s'est intéressé, lui aussi, après avoir lu le livre de Laurent Joly. Pages 91/92, il évoque le 35, rue des Rosiers et notamment le fait que, comme cela est exact, depuis le 4e étage, Ita Zitenfeld ne pouvait pas voir la rue. 

Personnellement, ce qui m’interpelle avec Ita Zitenfeld c'est le fait qu'elle est née en 1889, la même année qu'un personnage qui, des années plus tard, a eu une influence directe sur son destin, Adolf Hitler. A sa naissance, la Pologne faisait partie de l'Empire russe. En août 1914, au moment de la déclaration de la Première Guerre mondiale, elle avait 24 ans. Elle vivait tout près de la frontière avec l'Empire allemand. Après la bataille de Varsovie, d'août à septembre 1915, la plus grande partie du territoire polonais a été occupé par l'Allemagne et donc elle a vécu sous occupation allemande. En novembre 1918, elle avait 28 ans quand la Pologne a proclamé son indépendance après l'armistice et la défaite de l'Allemagne. Ita Zitenfeld ne s'est jamais mariée. Elle a attendu 1935, donc quand elle avait 45 ans, pour quitter son pays et partir en Belgique avant d'arriver en France. 

Contrairement à Richard Frenkel, auquel j'ai consacré l'article du 10 mars 2026, qui n'avait que deux ans en juillet 1942, elle avait donc un recul qui lui a certainement donné une grande lucidité sur ce qui se passait dans Paris ce 16 juillet 1942. Tout comme je ne peux plus passer devant le 3, rue Castex sans avoir une pensée pour Richard Frenkel, je ne pourrai plus le faire 35, rue des Rosiers sans avoir à l'esprit le destin d'Ita Frenkel, la première victime de la rafle du Vel d'hiv.

samedi 4 avril 2026

MMDCCCXCII : Les rues de Paris Centre : la rue du Croissant, une rue apparue il y a un peu plus de 400 ans

  

La rue du Croissant est située dans le 2e arrondissement entre la rue du Sentier, à l'est, et la rue Montmarte, à l'ouest. Elle est un peu la jumelle de la rue Saint-Joseph, qui lui est parallèle, au sud, et à laquelle j'ai consacré un article (voir article du 22 septembre 2022). 

La rue du Croissant date du début du XVIIe siècle. Elle a pris ce nom en 1612 en raison d'une enseigne qui se trouvait dans cette rue. Depuis, elle n'a pas changé de nom et sa longueur, 177m, est restée la même.

La partie ouest de la rue en regardant en direction de l'ouest

 Seule sa largeur a changé avec le temps. La partie ouest est beaucoup plus large. Au contraire, dans la partie est, la distance entre les côté pair et impair est beaucoup plus faible :

La partie est de la rue en regardant en direction de l'est.
Un arrêté du 28 Brumaire an VI (18 novembre 1797) avait porté la largeur de la voie à 6m pour les nouvelles construction. Elle avait été encore augmenté à 10m, par une ordonnance royale, du 10 mai 1826. Cependant, dans la partie Est de la rue, tous les immeubles datent d'avant le XIXe siècle, ce qui explique l'étroitesse de la rue :

Il est intéressant de remontrer le temps, pour se rendre compte qu'il y a 500 ans, cette rue était située dans la campagne de Paris.

Voici pour s'en rendre compte, le plan Turgot des années 1730, qui permet de bien localiser la rue :

Voici la même rue dans les années 1650, sur le plan Gombroust :

Mais, moins de 40 ans plus tôt, sur le plan Mérian, de 1615, on voit que la rue - qui venait d'apparaître - était située entre la porte Montmartre de l'enceinte de Charles V (XIVe siècle) et la porte du même nom de l'enceinte bastionnée de Henri II (XVIe siècle). On voit sur ce plan, comme je l'ai déjà évoqué qu'à l'époque, rue Montmartre, la rue du Croissant se prolongeait à l'ouest par un petit pont qui permettait de franchir un cours d'eau :

Voici un agrandissement qui montre que la rue du Croissant comportait encore de nombreux espaces qui n'étaient pas construits :

Enfin, si on regarde l'emplacement de la rue sur un plan dit de Bâle, du milieu du XVIe siècle, on voit que la rue, située entre les deux portes Montmartre des enceintes déjà évoquées, était en pleine campagne :

J'ai déjà consacré de nombreux articles à propos des rues de ce quartier, à l'époque où elles n'étaient pas encore loties :

- la rue de Cléry (article du 10 mai 2023)

- la rue des Jeuneurs (article du 5 avril 2024)

- la rue Saint-Joseph (article du 22 septembre 2022)

- la rue du Sentier (article du 16 novembre 2025)


 

 

mardi 31 mars 2026

MMDCCCXCI Les statues du Louvre (37e volet) : Joinville par Jean Marcellin

  

Voici le 37e volet de la série consacré aux statues des personnages illustres de la cour du Louvre. Il concerne Jeanville que l'on peut voir dans l'aile Henri IV, dans la partie Nord-Ouest de l'aile qui longe la cour carrée :

La statue de Joinville est la 3e en partant de la gauche :

Jean de Joinville est né en 1224 et il est mort de 24 décembre 1317. Membre de la noblesse champenoise, il a accompagné le roi Louis IX à la croisade en Egypte lors de la 7e croisade (1248-1254). Il a survécu au au roi plus de 47 ans puisque Louis IX est mort à Tunis en 1270, lors de la 8e croisade (à laquelle Joinville avait refusé de participer).

Lors de l'enquête pour la canonisation de Louis IX, le témoignage de Joinville a joué un rôle prépondérant. Cela a permis à Louis IX d'être reconnu comme saint en 1294. La reine Jeanne de Navarre, épouse de Philippe IV le Bel (roi de France de 1285 à 1314) a demandé à Joinville de rédiger un témoignage de la vie de Louis IX qui a été achevé en 1309.


La statue est une œuvre de Jean Marcellin. Ce sculpteur était né à Gap le 24 mai 1821 et il est mort le 22 juin 1884 dans le 14e arrondissement de Paris. On lui doit aussi la statue de Grégoire de Tours qui orne aussi la cour du Louvre (voir article du 29 avril 2023).

Voici l'acte de décès de Jean Marcellin :

On y lit que Jean Esprit Marcellin était décoré de la Légion d'Honneur. Celle-ci lui avait été décerné le 14 août 1862 :


 Je trouve cette statue de Joinville par Jean Marcellin très belle.