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dimanche 14 juin 2026

MMCMXI : Deux vues des bords de Seine et des établissements de bain au début du XIXe siècle

Tableau A

 Cet article concerne deux vues présentées à la galerie Raphaël Bedos (13, place du Pont-Neuf/41, quai de l'Horloge, Paris 1er), à l'extrémité ouest de l'île de la Cité, qui sont des œuvres intéressantes pour l'histoire de Paris.

Tableau B

 Les deux œuvres portent la date de 1810 ou 1820. Il s'agit donc de vues qui représentent le Paris du Premier Empire ou de la Restauration.

La première, que j'appellerai le tableau A, est facile à identifier. Il s'agit d'une vue du Pont Marie :

La vue est prise depuis la rive droite dans la partie située à l'ouest du Pont Marie (1). On reconnaît à l'arrière-plan, sur la droite, l'île Saint-Louis et le quai d'Anjou (2), au 1er plan, le quai de la rive droite, qui à l'époque s'appelait le quai aux Orme, (3) et l'arrière-plan on voit un pont (4). On peut se repérer sur un plan dit Charles Piquet de 1812 :

Le pont que l'on devine à l'arrière-plan avait pour nom "pont de Grammont" :

 
 
C'était une passerelle en bois qui reliait la rive droite à l'île Louvier (où était stocké le bois de chauffage). On le voit sur cette peinture d'Antoine Perrot  à l'hiver 1830 (Musée Carnavalet) :

Ce pont a disparu dans les années 1840 quand l'île Louvier a été rattachée à la rive droite. 

Voici une comparaison entre le pont du tableau étudiée et celui d'Antoine Perrot :


Le peintre hollandais Johann Bartold Jongkind a représenté une vue, presque depuis le même endroit que le tableau A, mais en 1851 (voir mon article du 27 novembre 2010)  :
Le tableau A est intéressant car il montre l'importance de l'établissement de bains situé au 2e plan avec son accès depuis le quai :

 

Au tout premier plan, on voit des lavandières en train de laver du linge et de l'étendre pour le faire sécher , ainsi que des manutentionnaires qui déchargent des tonneaux :

 

Le tableau B est beaucoup plus difficile à identifier. On voit à gauche, ce qui ressemble à un établissement de bains (1), au centre deux arches d'un pont (2), et à droite un escalier (3) qui permet de monter sur le quai avec un bâtiment avec des cheminées (4) dans la partie supérieure. A l'arrière-plan, on voit un autre pont (5) :


 Les cheminées permettent de reconnaître le pavillon de Flore, à la jonction entre les Tuileries et le Louvre, comme on peut des voir sur ce tableau de Raguenet de 1757 :


 Le pont situé à l'arrière-plan est aussi assez aisément identifiable :

On reconnait la ligne très longiligne du pont de la Concorde qui date de la fin du XVIIIe siècle (voir mon article du 16 juillet 2021) :


 On peut donc, toujours sur le plan Charles Piquet de 1812, retrouver l'angle de vue du tableau B :


 On se rend ainsi compte que les arches qui apparaissent au 2e plan de ce tableau B sont celles du Pont Royal, construit dans les années 1680, par Jules Hardouin-Mansart (voir mon article du 20 février 2021) :


Sur le plan Charles Piquet, on peut voir l'escalier qui permet de descendre au quai, avec les dernières marches perpendiculaires à la Seine :


Comme on peut le voir sur le tableau B :

Voici une vue depuis le même endroit aujourd'hui. L'escalier en bois a disparu.


On trouvait bien des bains près du Pont Royal, comme le montre un ouvrage que j'avais déjà évoqué à propos de la rue Saint-Sauveur (voir article 2 août 2025) : "Les bains de Paris et des quatre parties du monde", écrit par Victor Cursin, et publié en 1822 .Cet ouvrage consacré une dizaine de pages aux "Bains Vigier, près le Pont Royal". 


 On y lit ainsi que les bains étaient installés sur une "frégate à deux étages" et qu'elle présentait "172 croisées de cabinets". L'auteur sans humour évoque la clientèle : "de grandes élégantes, et de petites bourgeoises".

La description, page 47 de l'ouvrage, correspond à ce que l'on peut voir sur la droite du tableau :

"L'escalier qui y conduit, vous mène à des allées sablées, et qu'ombrage le parasol de quelques peupliers". 

Un peu plus loin dans ce texte, on peut lire d'autres détails intéressants :


On apprend ainsi que l'accès à ces bains sur la Seine était agrémenté des caisses d'oranges, de rosiers, d'acacias, de saules pleureurs , de seringats et de lilas. Il semble que c'est ce que l'on voit dans la partie gauche du tableau, le long de la rive :

Il existe quelques vues qui permettent de se rendre compte de l'aspect des bains Vigier situés près du pont Royal. On peut par exemple les voir, sur cette estampe dessinée par Henri Courvoisier-Voisin et gravée par Eugène Dubois qui date du début du XIXe siècle (on voit à l'arrière-plan l'arc de Triomphe), sur la droite le long du quai, en amont du Pont Royal :
La Banque de France possède aussi une vue (en partie imaginaire avec le pont en ruines au 1er plan) des bains Vigier, commandée par Pierre Vigier, le propriétaire des bains, à Hubert Robert :
Cette peinture date d'avant 1817 puisque Pierre Vigier est mort cette année-là.

Voici donc pour la localisation des deux peintures présentées à la galerie de Raphaël Bedos. Le dernier point à évoquer concerne l'attribution de ces œuvres à un artiste. Les deux peintures sont signées. On y lit le nom d'un peintre appelé Amelot. Celui-ci est fort peu documenté. Le Bénézit se contente de préciser que Charles Amelot est né en 1759, à Passy, et qu'il est entré à Académie Royale de Peintures, le 24 septembre 1778, où il a été "élève de Durameau et Doyen" et la notice s'achève en précisant qu'il était "encore à l'école en 1791." Des recherches complémentaires m'ont permis d'apprendre que Charles Amelot était né précisément le 15 novembre 1759. Le 6 avril 1803, à Paris, il a épousé Barbe Marguerite Guillon. Grâce à @stefdesvosges, j'ai même pu retrouver la date et le lieu de son décès : le 10 mai 1836 à Gentilly (dans l'actuel département du Val-de-Marne). Ainsi Charles Amelot est-il mort dans sa 77e année.

Je n'ai retrouvé qu'un seul paysage, peint par Charles Amelot, présent dans les collections publiques. Il s'agit d'une vue d'Autun, vers 1818, exposée au musée Rolin, à Autun. La similitude, notamment le ciel bleu qui domine la composition permet de confirmer l'attribution des tableaux A et B à Charles Amelot.


Il est possible que les deux œuvres soient une commande faite à Charles Amelot d'une personne qui voulait mettre en valeur les bains sur la Seine. -Peut-être Pierre Vigier lui-même-. Il est intéressant de remarquer, pour finir, qu'elles nous donnent une vue en direction des deux extrémités Ouest et Est de la rive droite de ce qui est devenu, depuis 2020, le secteur Paris Centre :


mardi 30 septembre 2025

MMDCCCXXXVII : Une peinture qui permet de voir un édifice oublié : le pavillon de la duchesse de Maine à l'Arsenal


 Au musée des Beaux-Arts de Tours, mon attention a été retenue par ce tableau de Jean-Pierre-Louis-Laurent Houël (1735-1813) car il a pour titre Vue de la Seine devant les jardins de l'Arsenal à Paris. Il a été peint en 1769.

En reprenant un plan Turgot des années 1730, j'ai retrouve un élément du tableau qui permet de bien le situer dans le Paris du XVIIIe siècle. Un endroit appelé sur le plan "La pointe de l'Arsenal" :


On retrouve le bâtiment qui apparaît sur le plan dans le tableau et il est représenté de manière très semblable :

Le catalogue raisonné des peintures du XVIIIe siècle du musée des Beaux-Arts de Tours rédigé par Sophie-Joint Lambert et paru en 2008 nous apprend que cette construction avait été édifiée en 1729 pour la duchesse du Maine par l'architecte Boffrand.

Ce pavillon a été représenté, en 1741, par Charles Germain de Saint-Aubin :

La duchesse du Maine était une femme très puissante au XVIIIe siècle : Louise-Bénédicte de Bourbon, née le 8 novembre 1676 et décédée le 23 janvier 1753 était la fille d'Henri-Jules de Bourbon-Condé donc membre d'une branche cadette de la dynastie des Bourbons. Elle était surtout l'épouse du duc de Maine, Louis-Auguste de Bourbon (1670-1736), fils bâtard légitimé du roi Louis XIV. En 1719, lors de la conspiration de Cellamare, il complota contre son cousin le régent Philippe d'Orléans ce qui lui valu d'être emprisonné tout comme son épouse (qui l'avait fortement incité à s'impliquer dans cette intrigue). 

L'Arsenal était une des résidences du duc de Maine car il avait été nommé en septembre 1694 Grand maître de l'Artillerie. Le pavillon de la duchesse de Maine n'était qu'un petit édifice par rapport au reste des bâtiments :

 Dans un article écrit en 1970 dans Bulletin Monmental, Jean-Pierre Babelon a publié des plans du pavillon de la duchesse de Maine. Il était composé par un vaste salon donnant face à la Seine :

La façade à pans coupés de ce salon faisait face à la Seine avec une terrasse en bord du fleuve.


 La partie que l'on peut voir sur la peinture de Houël exposée au musée des Beaux-Arts de Tours est la façade Est qui devait avoir une très belle vue puisqu'elle donnait vers Paris.

 

En 1769, ce pavillon de la duchesse de Maine, passé aux mains du duc de Choiseul fut transformé en maison de bain. Situé en amont de la Seine, par rapport à Paris, il permettait d'y profiter d'une eau plus pure qu'en aval. Cela explique que l'oeuvre ait fat partie des collections du château de Chanteloup (où Choiseul avait dû d'exiler après sa disgrace) qui ont fait l’objet d'une saisie révolutionnaire en 1794.

 Au 1er plan du tableau, on peut voir le bord de Seine :

Il s'agit du bras de Seine vue depuis la pointe de l'île Louvier (ou des Louviers) [rattachée à la rive droite en 1843] ou depuis l'estacade qui reliait cette île à la rive droite :

Une partie du paysage semble relever de l'imagination de l'artiste. Par exemple sur la gauche, on voit un clocher avec une flèche :


A cet endroit, on devrait trouver l'hôpital de la Salpétrière comme on le voit sur plan Turgot :

Ce n'est pas une flèche que l'on devrait voir mais une coupole :

Autre élément qui semble relever de l'imagination : la sinuosité du bord de Seine sur la rive droite en amont du pavillon de la Duchesse de Maine :


Aucun plan d'époque ne montre une telle irrégularité de la Seine comme par exemple sur le plan Jaillot révisé en 1770 (un an après l'année où Houël a peint ce tableau) :
Le tableau de Houël est donc très intéressant pour ce qui concerne l'aspect du Pavillon de la duchesse de Maine mais me semble un peu plus approximatif concernant le reste du paysage et relève des qualités créatives de l'artiste.

 

jeudi 28 août 2025

MMDCCCXXIX : Une peinture de Maximilien Luce qui illustre le percement de la rue Réaumur

 

En  ce moment au Musée de Montmartre, on peut visiter une très belle exposition consacrée au peintre Maximilien Luce (1858-1941). Parmi, les oeuvres présentées, celles qui ouvrent cet article a particulièrement attiré mon attention. Cette lithographie sur velin représente la rue Réaumur vers 1896. Elle permet d'avoir un aperçu des travaux du percement du tronçon entre la place de la Bourse et la rue Saint-Denis qui ont eu lieu entre 1895 et 1897. 

Dans un article que j'avais fait paraître le 5 octobre 2022, j'avais publié cet extrait de l'article du Petit Parisien du 16 janvier 1895 :

Le percement a été achevé au début de l'année 1897. J'ai déjà publié le compte-rendu du long article consacré à l'inauguration en présence du président de la République, Félix Faure, le 7 février 1897.

Le cartel du tableau précise ce tableau du chantier a été suggéré par "le poète belge Emile Verhaeren qui lui indique les démolitions en cours pour le percement de la rue Réaumur. Par l'entremise de Signac, Luce est accueilli dans un appartement qui surplombe les travaux." 

En observant l'angle obtus formé par la rue au second plan à droite et l'ombre, on peut 'être à peu près certain que cette partie est située au sud : 

 
 
Il s'agit de l'angle formé avec la rue d'Aboukir. On reconnaît un immeuble qui a échappé aux démolitions, le 58, rue d'Aboukir :
 
Ce qui apparaît en arrière plan à gauche du tableau correspond à la partie de la rue Thévenot qui n'a pas été détruite entre la rue des Petits Carreaux et la rue Saint-Denis.


Cela permet de déterminer le lieux d''où était installé Maximilien Luce pour peindre ce tableau : la partie sud, côté pair de la rue du Sentier. 

D'après le cartel de l'exposition, c'est par l'entremise de Paul Signac que Maximilien Luce a accéder à l'appartement d'où il avait cette vue.
Il s'agit certainement de cet immeuble du 15, rue du Sentier, situé juste avant la rue Réaumur et qui a échappé aux destructions provoquées par le percement de cette voie.