vendredi 9 janvier 2026

MMDCCCLXV : 116, rue de Turenne, deux allégories qui m'ont mis sur la piste d'une fabrique d'objet d'art en zinc de la 2e moitié du XIXe siècle

 

Au 116, rue de Turenne (Paris 3e), on peut voir au 1er étage, encadrant le portail, deux bas reliefs représentant des femmes à l'antique. Ces deux personnages décorent une façade assez ouvragée qui comporte en tout sept étages :

En commençant à écrire cet article, je pensais que je pourrais facilement trouver des informations expliquant l'origine de ses deux sculptures mais j'ai été surpris de trouver très peu d'informations. En effet au 116, rue de Turenne, on trouve un show room, appelé "galerie Joseph" (voir lien suivant) mais concernant l'histoire de cette façade, les sites consacrés au patrimoine se contentent juste de mentionner ces deux femmes sculptées en signalant la qualité du décor.

J'ai d'abord voulu vérifier dans l'inventaire des immeubles citées dans le PLU du 3e arrondissement (car dans cette partie ci de la rue, du côté pair, ne fait pas partie du plan de sauvegarde et de mise en valeur du Marais), mais alors que d'autres immeubles voisins y sont mentionnés,  rien n'apparaît sur le 116. De même, je n'ai rien trouvé dans les archives de la Commission du Vieux Paris. 

En consultant, l'ouvrage de référence concernant le Marais, celui écrit par Danielle Chadych aux éditions Parigramme,  paru en 2005, on peut juste lire, à la page 551, une information qui m'a été très utile à propos du 116, rue de Turenne : "Cet immeuble du second empire est agrementé de deux bas-reliefs : la peinture et la sculpture".

Ainsi le bas-relief situé à gauche de la porte esr-il une allégorie de la peinture :

et celui de droite représente la sculpture :

J'ai donc voulu essayer de trouver une piste en fouillant dans les archives et après, une longue enquête, je pense savoir pourquoi ce décor se trouve à cet endroit.

J'ai d'abord  inspecté les Annuaires almanach Didot Bottin que l'on peut trouver sur Gallica. J'ai choisi -  au hasard -  l'année 1873. Au 116, rue de Turenne, j'ai trouvé une information intéressante. On trouvait à cette adresse une fabrique de bronze du nom de Ranvier :

En continuant à enquêter sur Internet, j'ai vite découvert qu'à l'Exposition universelle de 1889 était mentionnée un Jules Ranvier, fabriquant de bronze.

En précisant le prénom de Jules, je suis arrivé à un article relatif au catalogue de l'exposition d'électricité de l'exposition internationale d'électricité de Paris en 1881. Cette fois Jules Ranvier est mentionné avec pour adresse le 116e, rue de Turenne et comme fabriquant de " Statues, statuettes et torchères, ornements en zinc d'art".

En faisant une recherche avec Jules Ranvier et objets d'art, j'ai découvert un article de wikipédia à propos du sculpteur Frédéric-Eugène Piat (1827-1903). Dans cet article, on mentionnait Jules Ranvier en donnant sa date de naissance (1833) et de de décès (1901). Je n'en savais pas plus.

J'ai demandé à @StefdesVosges, s'il pouvait me retrouve l'acte de décès de Jules Ranvier pour voir s'il y avait bien un rapport avec le 116, rue de Turenne. Il a retrouvé un acte de décès retranscrit à la mairie du 11e arrondissement en mars 1901 : on y apprenait que Jules Claude Michel Ranvier était mort à Neuilly le 19 janvier 1901 :


 On ne mentionnait pas son métier de fondeur puisqu'il était désigné comme "rentier". On y apprenait qu'il était veuf de Marie-Amélie Thomas et qu'il était décoré de la Légion d'Honneur. J'y ai aussi appris que son 2e et son 3e prénom, au moment de son décès étaient Claude et Michel et que ses parents s'appelaient Pierre Antoine Ranvier et Marie Ribérol.

J'ai alors pu aller moi-même lire l'acte de décès initial dans les archives de l'Etat civil de Neuilly-sur-Marne pour y avoir confirmation des informations.


 Comme Jules Ranvier était chevalier de la Légion d'Honneur, je me suis dit que je pourrais chercher dans la base Léonore du Ministère de la Culture, où on peut trouver les dossiers de l'ensemble des personnes qui ont obtenu cette distinction. A ma grande surprise, je n'ai pas trouvé trace de Jules Ranvier. Cependant, j'ai vu qu'était mentionné un Claude Michel Ranvier. J'ai voulu vérifier s'il s'agissait du même personnage et en effet, le dossier concerne bien le fabriquant d'objet d'art en zinc.

Le dossier reproduit une copie reconstituée de l'acte de naissance. Claude Michel Ranvier était né le 6 novembre 1833 à Paris et on retrouve les mêmes parents que ceux mentionnés dans l'acte de décès : Pierre Antoine Ranvier et Marie Riberolle

J'ai donc eu la certitude que Jules Claude Michel Ranvier et Claude Michel Ranvier étaient le même personnage. Il a été fait chevalier de la Légion d'Honneur le 20 octobre 1878 sur proposition du ministère de l'agriculture et du commerce.

On trouve des traces de Jules Ranvier. Par exemple, lors d'une commission d'enquête parlementaire sur la situation des ouvriers d'art, il a été auditionné le 19 janvier 1882 en tant que fabricant de zinc d'art :

Cependant, je n'avais pas encore la certitude d'un lien entre Jules Ranvier et le 116, rue de Turenne. J'ai donc essayé de retrouver son acte de mariage avec Marie-Amélie Thomas. J'ai commencé par consulter les tables décennales de la mairie du 3e arrondissement (où trouve le 116, rue de Turenne) et j'ai eu la chance de trouve la date du mariage : le 14 mars 1863. Or, l'acte montre qu'à l'époque, Jules Ranvier n'habitait pas au 116, rue de Turenne mais au 121, rue Vieille-du-Temple. La profession qui est mentionné est "fabricant de bronzes". On peut voir parmi les témoins un dénommé Jean Boy, fabricant de bronze, et domicilié au 96, rue Saint-Louis (un détail qui aura son importance).

Je n'avais toujours pas de lien avec le 116, rue de Turenne. J'ai alors pensé à chercher l'acte de décès de Marie-Amélie Thomas, puisque sur l'acte de décès de Jules Ranvier en 1901, il était précisé qu'il était veuf. J'étais un peu sceptique car ce nom de famille est très répandu et je pensais qu'il serait difficile de la retrouver. Or, en consultant les tables décennales des registres des décès, j'ai découvert dans les registres de la mairie du 3e arrondissement une personne de ce nom décédée le 3 février 1892. En retrouvant l'acte, j'ai cette fois-ci eu la certitude que Jules Ranvier et son épouse habitaient 116, rue de Turenne puisqu'il est mentionné qu'elle est décédée en son domicile à cette adresse. Son mari est désigné sous le nom de Jules Claude Michel, fabricant de bronze, chevalier de la légion d'Honneur :


 J'avais donc enfin la certitude qu'en 1892, Jules Ranvier était au 116, rue de Turenne et que donc sa fabrique était à son adresse. 

 Mon enquête n'était cependant pas finie. Je me suis demandé à quel moment, les Ranvier s'étaient installés au 116, rue de Turenne et si je ne pouvais trouer un annuaire almanach plus ancien que celui par lequel au hasard j'avais commencé cette enquête (celui de 1873). Or à ma grande surprise, je n'ai pas trouvé la rue de Turenne dans celui de 1865. Je me suis rendu compte que celle-ci n'était apparue, sous ce nom, que par un décret de fin 1865 en réunissant plusieurs rues. Or comme les éditons de 1866 à 1869 n'étaient pas en ligne, j'ai essayé de trouver les informations dans l'almanach de 1870 et j'ai trouvé une information très intéressante page 1746 :

L'entreprise apparaît sous nom de Boy,Ranvier. Or, en faisaint les recherches sur les fabricants d'art de zinc et de bronze, j'avais vu à plusieurs reprises le nom de Jean Boy. Une page très complète du site Monum.net consacre une longue notice à Jean Boy et en la regardant de près, j'ai eu la joie d'y retrouver la  mention du 116, rue de Turenne :

116 rue de Turenne, ancien Saint-Louis (Marais), Paris. Fabrique de zinc d’art et bronzes.

Jean Boy, né en 1818, est le patriarche de la sculpture décorative en zinc. D’abord ouvrier, il a su transformer la matière par l’art et par l’industrie.

Boy emploie plus de cent ouvriers. Il s’entoure de Barjaud, ciseleur ; Hay, maître fondeur ; Acolet, conduisant l’atelier des bronzeurs ; Sédille, pour la fabrication générale ; Jacquinet pour l’expédition. Chassagne est l’ancien associé de Boy.

Il collabore avec de nombreux artistes : Poitevin, Carrier-Belleuse, Salenson, Piat, Bertaux, Aubert, Gautier.

Il produit des statues, statuettes, groupes, pendules, torchères de toutes dimensions, et tout l’éclairage en général.

Une page du Monde illustré permet de se rendre compte des objets qui étaient fabriqués par l’entreprise Boy :


 Il est important de souligner qu'on parle d'une centaine d'ouvriers qui travaillaient dans les ateliers Boy.

Un lien permet de se rendre compte que Jean Boy figurait en 1867 dans le catalogue des Notables commerçants de Paris et l'adresse du 116, rue de Turenne est mentionnée :

J'y ai aussi appris que Jean Boy était né en 1818. Il avait donc 52 ans en 1870 quand apparaît la mention Boy-Rouvier dans l'almanach de 1870. Je me suis demandé ce qui avait pu lui arriver. J'ai consulté la table décennale des décès du 3e arrondissement et j'ai trouvé la date de sa mort :  le 23 mars 1870. J'ai alors pu retrouver l'acte de décès où on apprend que Jean Boy et son épouse Marie-Antoinette Chavaudet habitaient au 116, rue de Turenne. Leur fils, Edmond, lui aussi désigné comme fabricant de bronze, est aussi mentionné dans l'acte :

On aurait pu s'attendre à ce que son fils reprenne l'affaire, mais il a mené une carrière différente. Une page du site Sepia m'a permis d'apprendre qu'il était devenu photographe. Né en 1842, il est mort à Colombes le 17 septembre 1908 à Colombes. L'acte de décès précise son métier et le nom de ses parents qui sont bien Jean Boy et Marie-Antoinette Chavaudet :

L'important est que pour en savoir plus sur le moment où une fabrique d'objet d'art en zinc s'est installée au 116, rue de Turenne, il fallait continuer à s'intéresser à Jean Boy. En regardant à nouveau l'article de Wikipédia consacré au sculpteur Frédéric-Eugène Piat (dont je parle au début de cet article), j'ai vu que certains objets avaient été fabriqués par la maison Boy comme ses surprenants support-trépied à figures de chimères présentés à l'exposition universelle de Paris de 1867.

De plus, en relisant l'acte de mariage de Jules Ranvier en 1863, je me suis rendu compte que Jean Boy y était mentionné avec l'adresse du 96, rue Saint-Louis, avant donc la fusion de plusieurs rues en une seule et sa dénomination sous le nom de Turenne. 

Cela m'a conduit à reprendre les almanach bottins des années 1850/1860 en cherchant non plus au 116, rue de Turenne mais au 96, rue Saint-Louis(-au-Marais).

Au 96, rue Saint-Louis-au-Marais,  la Maison Boy apparaît à partir de l'édition du 1er janvier 1858 :


 L'année précédente, il n'y avait rien de mentionné au 96, dans l'édition du 1er janvier 1857 , mais apparaît au 94 avec une entreprise Galbrun qui avait une activité de commissionnaire de roulage :

Enfin dans l'édition encore antérieure du 1er janvier 1856, seule apparaît l'entreprise Galbrun :

On peut donc raisonnablement penser que la fabrique d'objet en zinc de Jean Boy s'est installée vers 1856 au 96, rue Saint-Louis-au-Marais, l'actuel 116, rue du Temple et que donc cet immeuble date de cette année là.

Cet immeuble du 116, rue de Turenne et ses deux allégories féminines de la peinture et de la sculpture sont un témoignage du développement de l'utilisation du zinc dans la sculpture au cours du XIXe siècle. On peut consulter un article très intéressant écrit par Ophélie Ferlier sur ce thème dans le n°57 de la revue Histoire de l'Art pages 93 à 104 paru en 2005, avec pour titre "la sculpture monumentale en zinc".


 On peut y lire "Paris devient dans la seconde moitié du XIXe siècle le centre international du "zinc d'art", substitut du bronze d'art à moindre coût. Ces éditions de petite dimension, fréquemment appelées "bronze imitation" sont recouvertes d'une patine semblable au bronze. [...] L'apogée de la production de zinc artistique en France se situ[e] vers 1880 : dans le catalogue de l'exposition  1878 à Paris, nous apprenons que "75 fabricants occupent 1 200 à 1 300 ouvriers et produisent 8 à 9 millions d'articles divers. Parmi les nombreux fondeurs, les plus reconnus s'adonnent également à fonte du bronze, tels Boy [...]."

 Après avoir écrit cet article sur la façade, j'ai eu envie de visiter l'intérieur. Or, fort heureusement, il est devenu un espace pour des événementiels, la galerie Joseph. Fin décembre/début janvier, on y trouvait par exemple un marché vintage japonais. C'est un lieu superbe avec une grande partie centrale éclairée par une verrière :

Il reste très peu des éléments du XIXe siècle. Rien ne rappelle l'atelier de sculpture en zinc qu'il y avait ici. Au 1er étage, dans ce qui devait correspondre à des bureaux ou à un logement de fonction, on peut voir sur une partie du sol en joli parquet en point de Hongrie :

et certains escaliers ont gardé leur aspect ancien :


 Un superbe lieu donc !


 Un lieu qui rappelle le passé industriel du Marais tout comme d'autres auxquels j'ai consacré un article :

- 108, rue Vieille du Temple (Paris 3e) : la ferblanterie Létang (article du 14 octobre 2021). 

- 37, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie (Paris 4e) : les ateliers de la chocolaterie Menier (article du 14 mars 2013

- 29, rue des Francs-Bourgeois (Paris 4e) : la société des Cendres (article du 9 avril 2012 et du 28 avril 2014)

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