vendredi 10 février 2023

MMDXXXV : La nef de Paris dans Paris Centre (53e volet) : Une nef de 1920 au 37 rue des Bourdonnais

 

Voici un nouvel épisode de la série consacrée aux représentations de la nef de Paris dans Paris Centre. Il concerne la nef que l'on peut voir au 37 rue des Bourdonnais sur la façade du lycée Pierre Lescot mais qui été il y a 100 ans une école de garçons. 


Ce très bel immeuble avec une façade en briques domine cette rue située dans le quartier des Halles (1er arrrondissement) entre la rue de Rivoli et la rue des Halles :

La nef de Paris est située au dessus du portail d'entrée mais ce sont les décors situés en haut de la façade qui initialement ont retenu mon attention :

On peut en effet voir les initiales de la Ville de Paris stylisées dans un décor floral qui est une très belle illustration du style Art Déco :

de manière encore plus intéressante, on peut voir dans un de ces cartouches (celui tout en haut à droite de la façade principale) la date de construction de cette école :


 Cette datation est confirmée par un détail qui permet de situer cette nef de Paris par les deux médailles situées en dessous :

A gauche, il s'agit de la Légion d'Honneur obtenue par la Ville de Paris en 1900 et à droite la croix de Guerre que la Ville de Paris venait juste de recevoir en 1919. On retrouve ces deux médailles sur la nef de la façade de l'ancien Musée Cognacq-Jay du boulevard des Capucines inauguré en 1929 (voir article du 30 juin 2022). Les nefs postérieures à la 2nde guerre mondiale montre une 3e médaille : celle des Villes compagnons de la Libération. Cela permet de confirmer que cette nef date de l'Entre-deux-Guerres.

Cette nef de 1920 a l'aspect qu'elle a pris au cours du XXe siècle avec une seule voile et sans rame (contrairement à celle de l'école du 211 rue Saint-Martin qui date de 1934 : voir article du 16 août 2021)

Cette version est assez proche de celle de l'annexe de la Bourse du commerce dans le 3e arrondissement (voir article du 27 août 2019) mais surtout de celle de l'école de la rue Beauregard dans le 2e arrondissement (voir article du 12 mai 2018)  et des anciens bains douches Saint-Merri dans le 4e arrondissement (voir article du 12 août 2016)  où on retrouve le goût pour la mosaïque et l'emploi de la brique rouge pour la façade.


lundi 6 février 2023

MMDXXXIV : Les façades de Paris Centre : le 14 rue de Bretagne, une façade de 1926 à l'époque de l'Egyptomanie, et un lieu de Mémoire de la Shoah.

  

A l'angle formé par le 14 rue de Bretagne et le 48 rue Charlot (ans le 3e arrondissement) on peut voir un immeuble à l'architecture surprenante. On peut s'en rendre compte en passant devant le portail du 14 : 

Ces têtes égyptiennes de chaque côté sont vraiment impressionnantes :

La porte comporte une ferronnerie en fleurs de lotus qui est vraiment très belle.

Quand on prend le temps de regarder cet immeuble de plus loin, on peut observer aussi le surprenant décor de la partie en angle :

L'oriel (ou bow window) est soutenue par des consoles qui mélangent le goût pour l’Égypte et les lignes géométriques du style Art Déco :


Mais le plus étonnant est dans la partie supérieure : un aigle est encadrée par des formes géométriques elles aussi dans un goût égyptien :

C'est sur cet angle que l'immeuble est signé :

On peut lire que l'immeuble date de 1926 et qu'il est signé par les architectes Albert-Joseph Sélonier  et Henri Depussé.

Albert-Joseph Sélonier a construit un nombre impressionnant dans Paris. Né à Montereau le 24 janvier 1858, il est mort à Paris (dans le 2e arrondissement) le 30 septembre 1926. Il a fait l'objet d'une recherche très intéressante menée par  Alexis Markovics sous le titre "Alexis Markovics, "La fortune d'une production ordinaire : les immeubles parisiens d'Albert-Joseph Sélonier (1858-1926)"  dans l'ouvrage Repenser les limites : l'architecture à travers l'espace, le temps et les disciplines paru en 2005 à l'INHA que l'on peut retrouver sur ce lien. On y apprend que "Sans diplôme, métreur-vérificateur, entrepreneur puis architecte à partir de 1893, Sélonier dépose plus de cent quatre-vingts demandes en autorisation de bâtir à Paris, essentiellement pour des immeubles locatifs destinés à la classe moyenne". Par la suite le même chercheur, Alexis Markovics- a publié en 2016 La Belle Époque de l'immeuble parisien. La production exemplaire, ordinaire et commerciale d'Albert Sélonier (1858-1926), architecte chez Mare et Martin.

Henri Depussé est né 1870. Il a été associé au cabinet d'Albert Sélonier à partir de 1895. On lui doit un autre immeuble de Paris Centre auquel il faudra que je consacrer un autre article : celui du 43 rue Beaubourg. Il a beaucoup travaillé avec le sculpteur Jules-Hector Despois de Folleville (Né à Rouen le26 janvier 1848 et mort à Sèvres en1929) ce qui me laisse penser que ce dernier a peut-être participé aux décors égyptiens du 14 rue de Bretagne, même s'il n'était plus très jeune puisqu'il avait 78 ans en 1926.

L'égyptomanie qui avait prévalu au retour d'Egypte à l'époque du Consulat(voir par exemple mon article du 6 juillet 2019 sur le passage du Caire) a eu un regain de faveur dans les années 1920 avec la découverte du tombeau de Toutankhamon en novembre 1922. Ce n'est qu'en mars 1923 qu'une cérémonie a été organisée pour célébrer cette importante découverte comme cela est rappelé par cette photographie parue dans Le Monde illustré :

Cet immeuble est aussi un lieu de Mémoire comme cela est rappelé par une plaque située à côté du portail d'entrée du 14 rue de Bretagne :

Elle explique en effet qu'à cet endroit lors de la râfle du Vel d'Hiv, le 16 juillet 1942 les Juifs arrêtés ont dans le 3e arrondissement.

J'ai voulu avoir plus d'information à ce sujet et j'ai trouvé sur Internet une recherche passionnante de Larent Joly parue à ce sujet en 2021 sous le titre " Ils sont emmené votre maman et votre petite soeur...". La grande rafle du 16 juillet 1942 à l'échelle d'un quartier du 3e arrondissement de Paris dans le numéro 62 de la revue Histoire urbaine paru en 2021. Le mieux est de lire cet article mais pour ce qui concerne le 14 rue de Bretagne voici plusieurs informations à retenir :

1. Le 14 rue de Bretagne avait été choisi car on y trouvait un garage et qu'il avait été considéré comme l'endroit adéquat pour servir de lieu de transit avant le départ des bus vers le Vel d'Hiv.

2. Dans le 3e, les opérations ont été menés par le commissaire de Police de l'arrondissement, Maxime Morisot (en poste de Mars à Aout 1942). 70 gardiens de la paix sur les 300 de l'arrondissement ont été mobilisés et ils ont été renforcés par une centaine d'autres venus des 1er et 14e arrondissements ainsi que 143 élèves gardiens de la paix.

3. Pour surveiller le lieu de détention choisi (le 14 rue de Bretagne), 30 membres de la Compagnie Hors Rang de la Préfecture de Police avaient été ajoutés aux effectifs, c'est-à-dire en fait la compagnie de la musique.

4. Pour le 3e arrondissement, on comptait 2675 fiches de personnes juives à arrêter. Le nombre final d'arrestation a été de 770, soit un pourcentage de 28,8%. 

5. L'article comporte une carte très précise de localisation des opérations d'arrestation. Je la reproduis ici en encerclant le 14 rue de Bretagne :

On se rend compte à quel point tout le 3e arrondissement a été concerné par ces arrestations. Il est difficile de se rendre compte quand on est sur place de l'ampleur de ces arrestations. Peut-être faudrait-il, comme cela se fait dans de nombreuses villes d'Europe et comme le souhaite la sénatrice de l'Orne Nathalie Goulet poser au sol de Stolperteine qui rappellent le nom des victimes de la Shoah ? Voici par exemple deux exemples que j'ai photographiés à Dresde et à Milan :

P.S. : Après avoir échangé, après la publication de cet article, avec Karen Taïeb sur la dernière question qui occupe cet article, j'entends qu'il existe d'autres moyens de rendre hommage aux victimes de la Shoah (la pose de plaques sur les établissements scolaires ou dans les jardins de Paris). Il faut en tout cas continuer dans la voie qui conduit à prendre conscience de l'ampleur du crime commis pendant la 2nde guerre mondiale afin de ne pas oublier.


samedi 4 février 2023

MMDXXXIII : Une réunion d'information sur l'aménagement de la double piste cyclable entre la rue de Rivoli et la place Saint-Michel qui conduit à quelques questions...

 

Mercredi 1er février 2023 se tenait dans la salle des mariages de la mairie de Paris Centre (ex mairie du 3e arrondissement) une réunion publique dont l'objet était l'installation d'une piste cyclable à double sens entre la place du Châtelet et la place Saint-Michel, donc principalement sur le boulevard du Palais (situé entre le Palais de Justice, la Préfecture de Police et le Tribunal de Commerce).

La réunion était animée par trois élus très impliqué dans les nouveaux plans de circulation du Centre de Paris : Ariel Weil (le maire de Paris Centre), David Belliard (adjoint à la maire de Paris en charge de la transformation de l'espace public) et Florent Giry (adjoint au maire de Paris Centre en charge de la voirie, des mobilités et de la gestion des travaux) :

La réunion ne portait donc pas sur l'ensemble du réaménagement de la place du Châtelet. Ariel Weil s'est excusé en introduction d'avoir un peu laissé entendre que ce serait le cas. [C'est la raison pour laquelle d'ailleurs j'avais publié récemment un nouvel article concernant l'Histoire de la place du Châtelet (voir mon -long- article du 30 janvier 2023)].  

La réunion avait pour objet le réaménagement de la voirie pour relier par une piste cyclable la place Saint-Michel (rive gauche) au Boulevard Sébastopol (rive droite) en passant par le pont Saint-Michel, le boulevard du Palais, le pont-au-change et la place du Châtelet avec tout au nord le tronçon du bas du Boulevard Sébastopol le long du square de la Tour Saint-Jacques :

Le hasard a fait que cette semaine, j'ai découvert dans un catalogue de ventes, trois cartes postales qui étaient situées le long de cet axe et qui montre que le processus d'adaptation aux transports des différentes époques n'est pas nouveau.

La place Saint-Michel (avec un tramway dont on voit qu'il vient du Boulevard du Palais) :

Le pont au change depuis l'île de la Cité :

et la place du Châtelet :

Pour en revenir à l'objet de la réunion, voici le réaménagement proposé du Sud vers le Nord :

 

 Les buts annoncés sont les suivants :

Il s'agit donc principalement de relier la rive gauche à la rive droite par une double piste cyclable, tout en "sécuris(ant) le carrefour et la place du Châtelet."

Voici les cinq tronçons concernés:

1: Le pont Saint-Michel avec la voie cyclable sur le côté Ouest du pont :

2 : le tronçon boulevard du Palais avec à nouveau la piste cyclable côté impair le long du palais de Justice :

3 : le tronçon du Pont au change avec le passage de la piste cyclable dans la partie centrale (ce qui conduit à un croisement avec le couloir de bus à l'extrémité sud du pont) :

 Un visuel permettait de mieux se rendre compte de l'aménagement prévu :

4 : Le tronçon place du châtelet avec une piste cyclable du côté Est et du côté Ouest de la place car "l'architecte des bâtiments de France" a décidé que la place devait garder sa symétrie. De plus d'après Florent Giry cela permettra de mettre les cyclistes dans l'axe de la rue Saint-Denis :

5 : Le tronçon correspondant à l'extrémité sud du boulevard Sébastopol, le long du square de la Tour Saint-Jacques, avec une piste cyclable qui repasse sur le côté impair :

 Florent Giry a défendu avec le talent et la conviction qu'on lui connait ces propositions d'aménagements. Il a insisté sur le fait que les nouvelles pistes cyclables prévues seront équipées de feux à chaque passage piétons (avec toujours cependant la problématique du fait que les cyclistes et piétons ont tendance à considérer qu'ils peuvent s'affranchir de respecter la signalisation).


 Après avoir écouté attentivement cette réunion, voici plusieurs aménagements qui de mon point de vue peuvent interroger :

1°) Sur le boulevard du Palais, le quai pour bus séparé du trottoir par la piste cyclable le long du Palais de Justice. Je trouve toujours ce dispositif potentiellement dangereux car un usager du bus qui voit son bus arriver à tendance à se précipiter mais il sera séparé du quai de bus par la piste cyclable qui sera certainement très utilisée puisqu'il s'agira du principal axe de liaison entre la rive gauche et la rive droite dans le centre de Paris, d'où d'importants conflits d'usage à cet endroit entre piétons et cyclistes :

2°) le croisement prévu pour le passage de la piste cyclable du côté impair du boulevard du palais à la partie centrale du pont au change :

Sur la vue de présentation, on voit que si les vélos ne respectent pas les feux tricolores pour réguler la circulation, cela risque de conduire à de nombreux conflits d'usages avec les bus :

4°) Place du châtelet l'aménagement proposé n'est qu'à l'état de projet (il est indiqué "encore en étude' en haut à droite) mais la mise en place d'une piste cyclable double de chaque côté de la place risque de conduire à une situation compliquée : les cyclistes venant de la rive sud et se dirigeant vers la rue de Rivoli en direction de l'Ouest risquent de croiser ceux qui viennent de la même rue de Rivoli par l'Est et qui se dirigent vers la rive gauche :

On risque ici un conflit d'usage entre cyclistes à un endroit qui est déjà particulièrement dangereux. De plus la place encerclée presque de toute part par des cyclistes ne facilitera pas la traversée de cet endroit par les piétons (qui ce lieu est il est vrai déjà un cauchemar). Il est surprenant de ne pas organiser dans le même temps le réaménagement de la place pour laisser plus de place aux piétons (engagement réaffirmé lors de cette réunion par Ariel Weil) et l'aménagement des pistes cyclables. De mon point de vue il est étrange de dissocier les deux.

5°) Le calendrier est en effet pour le moins étonnant. Il es prévu de faire l'aménagement cyclable d'ici la fin de l'année 2023...

...mais de prévoir dans un futur assez proche la réorganisation de la place du Châtelet avec réorganisation des arrêts de bus et une "étude en cours pour donner davantage de place aux piétons"... d'ici les jeux olympiques... C'est à dire l'été 2024 (donc dans les 6 mois qui suivent).

Par souci de simplicité -et peut-être d'économie- ne serait-il pas préférable de coordonner l'ensemble des travaux pour qu'ils se déroulent en une seule fois ?

J'apprécie par contre tout particulièrement que les études en vue de la restauration de la fontaine du Palmier (voir mon article du 30 janvier 2023) soient poursuivies en espérant -là aussi- qu'un calendrier sera très bientôt annoncé.

jeudi 2 février 2023

MMDXXXII : La Ville de Paris instruisant ses enfants par Diogène Maillart au Petit Palais et à la maire de Paris Centre.

 

Au Petit Palais,  on peut voir ce tableau intitulé "La Ville de Paris instruisant ses enfants". Il s'agit d'une oeuvre de Diogène (Ulysse Napoléon) Maillard né à La-Chaussée du Bois d'Ecu (Oise) le 28 octobre 1840 et mort à Paris le 31 juillet 1926. Il est précisé qu'il s'agit de la "Seconde esquisse pour le plafond de la mairie du 3e arrondissement". La commande a été passée directement à l'artiste et l'oeuvre finale est toujours en place.

Je me suis donc rendu à la mairie de Paris Centre (puisque depuis juillet 2020 la mairie du 3e arrondissement est devenue la mairie du secteur formé par les 1er, 2e, 3e et 4e arrondissements) pour prendre en photographie le plafond de l'escalier :

Le projet final est assez proche de la 2nde esquisse exposée au Petit Palais.

Le problème est que ce plafond est à une telle hauteur qu'il est difficile de bien voir les détails. Il n'est donc pas inintéressant d'observer l'esquisse.

Au centre de la composition, on voit la Ville de Paris avec des enfants qui sont plongés dans la lecture de livres à ses pieds ;

La partie du bas est plus étonnante. On voit une famille dont les enfants quittent leurs parents pour être recueillis par deux femmes, allégories de l'Instruction, qui tiennent des linges pour les attirer à elles.

Une curieuse façon de représenter la façon dont l'Instruction permet de retirer les enfants au déterminisme social à laquelle peut conduire l’Éducation par les parents ? 

La composition est dominée par la Renommée et la Victoire qui déploie un drapeau tricolore :

Cette oeuvre est ainsi emblématique du contexte des années 1880. Le vote des lois Ferry de 1881/1882 rendant l'école gratuite, laïque et obligatoire mais aussi l'espoir que l'Instruction est un moyen de renforcer la Nation (avec l'espoir à l'époque de venger la défaite de 1870/1871 face à l'Allemagne).